« C’est bien la preuve que tous ces enjeux sont liés et qu’on ne peut pas faire de séparation » : la phrase fait, dans mon expérience, partie d’un discours courant dans la sphère écologiste et constitue, réduite à elle-même, une aporie qui nous guette toujours lorsqu’il s’agit de parler de la façon dont s’articulent plusieurs registres de relations de pouvoir ou d’états de domination.
J’ai déjà eu l’occasion de discuter (ici et là notamment) de la façon dont une grammaire portée sur les configurations de pouvoir et les états de domination peut fournir une alternative plus riche (au sens où elle l’inclut tout en permettant d’exprimer dans un même cadre une plus grande variété de situations) aux théories visant à installer une logique commune située à la racine des différentes dominations (rapport aux limites, centralité de la relation de prédation…). L’un des principaux intérêts de cet élargissement portant, selon moi, sur la capacité à rendre compte des situations où sont emmêlés au milieu de ces configurations des objets auxquels on est susceptible d’attribuer un contenu politique positif, analytiquement distinct mais historiquement indissocié de ces configurations. L’exemple motivant cela est la conclusion d’Abondance et Liberté : (schématiquement) on ne dispose pas de conception de la liberté dissociable du cadre matériel de l’abondance. Cela étant, on se heurte alors à une difficulté qui est que l’on perd la valeur d’une stratégie basique : si les différentes formes de domination sont « liées » entre elles et uniquement entre elles, une action logique est de prendre le mal à la racine et de renverser d’un bloc toute cette configuration solidaire entre elle.
Dans le cas de l’unification dans une logique commune, cela semble d’un point de vue abstrait particulièrement pertinent – puisqu’on dispose d’un lieu unique à attaquer, qui donne sa solidarité à la configuration de pouvoir, à attaquer pour que la domination soit levée (et qui est suffisant à la régénérer tant qu’il n’est pas attaqué). L’aporie que je relève est toutefois d’un autre genre : on endosse le fait que les relations de pouvoir sont emmêlées, mais en dehors d’une tautologie (« donc elles ne sont pas séparables ») on ne dispose plus de conséquences orientant l’action et l’on aboutit à une impasse.
Je fais l’hypothèse qu’une partie de cette difficulté vient de la prégnance encore forte de la logique dialectique, de la contradiction, dans l’analyse stratégique spontanée. Je reprends ce qu’indique Foucault dans Pouvoirs et stratégies. Foucault y pointe deux impasses successives dans la pensée révolutionnaire du XIXè puis XXè siècles : d’abord que l’insistance sur la logique de la contradiction conduit à n’envisager d’action effective qu’à la condition qu’elle porte d’emblée sur l’ensemble de la configuration de pouvoir en question (amenant à refuser toute forme de localisation de l’action comme contre-productive) ; puis – concession ramenant une articulation entre action locale et effets globaux – par la théorie du maillon le plus faible : il faut que l’action locale menée soit ciblée sur le point qui fera sauter l’ensemble de la chaîne considérée.
A mon sens, l’impasse dans laquelle la figure de l’emmêlement paraît mener ne dure que tant qu’on reste dans ce schéma. Or, justement, l’une des vertus de cette figure est sa portée métaphorique, qui permet d’envisager (toujours abstraitement) d’autres relations entre la situation de blocage global (l’état de domination), l’action toujours locale, et les stratégies portant sur l’articulation entre local et global. Devant un sac de noeuds, on peut choisir l’option d’Alexandre face au noeud gordien, tranchant indistinctement l’ensemble de la configuration ; on peut chercher s’il existe le lieu (ou les quelques lieux) précis des « noeuds » et chercher à les défaire ; on peut se faciliter la vie en défaisant de la tension ; on peut essayer d’extraire un brin particulier du sac de noeuds ; on peut chercher à démêler parallèlement un peu partout… Encore une fois, ça n’invalide pas les stratégies mentionnées au dessus, mais les replace comme une possibilité parmi d’autres et le résultat d’un jugement sur la configuration de pouvoir particulière en jeu.
Cela étant dit, j’ai bien conscience que pour l’instant, le compte n’y est pas : on a juste remplacé l’aporie par une injonction à analyser la situation stratégique concrète mais sans être plus informés sur la façon de s’y prendre, en ayant peut-être même payé pour prix d’une plus grande généralité toute capacité à dire quelque chose de substantiel sur les configurations de pouvoir. Je pense qu’il s’agit en bonne part de la conséquence de travailler, à ce stade, avec un concept avant tout métaphorique et qu’une capacité à réellement outiller la réflexion passe par le développement d’un formalisme plus poussé sur ces questions d’enchevêtrements.
En la matière, on dispose au moins d’un anti-modèle avec Lacan. Celui-ci a beaucoup travaillé dans la fin de son oeuvre avec de la théorie des noeuds (notamment avec la structure du noeud borroméen entre Réel, Imaginaire et Symbolique) et son séminaire sur Le sinthome est criblé de diagrammes de noeuds voulant expliquer des structures inconscientes et des processus à l’oeuvre dans la cure. Très honnêtement, j’ai trouvé cela particulièrement illisible et n’y ai rien compris – ce qui alerte déjà sur un premier risque de ce genre de démarche. Mais, plus grave sans doute, il me semble que la façon dont cette analogie est mobilisée dépasse le cadre où elle est pertinente. Lorsqu’on commence à mobiliser des noeuds, on a certes une image très parlante pour représenter des phénomènes de déformation et d’obstruction. Mais une part des propriétés d’un noeud particulier provient de certaines caractéristiques géométriques très particulières (c’est un assemblage de brins unidimensionnels dans un espace tri-dimensionnel ; l’ajout de dimensions peut suffire à défaire un noeud par exemple). Lorsque ce sont ces caractéristiques qui sont utilisées de façon implicite, on déborde du cadre de validité de l’analogie – sauf à considérer que les structures de l’inconscient sont effectivement faits d’assemblages de ce type particulier, ou relevant d’un cadre exhibant des propriétés équivalentes.
Or, pour moi, le niveau de l’analogie en question est bien plus abstrait que cela et ne doit pas conduire à considérer les noeuds autrement que comme allégorie. Ce qui nous intéresse, c’est d’avoir un cadre conceptuel dans lequel on dispose au moins de notions suivantes :
- Une notion des déformations possibles d’une configuration de pouvoir ;
- Une façon d’articuler ces déformations (cette dynamique) aux caractéristiques de la configuration de pouvoir ;
- Une forme de mise en équivalence de certaines configurations de pouvoir même sans identification stricte. Pour reprendre l’exemple de Foucault : « Pour prendre un exemple, sans doute très schématique, dans la structure conjugale traditionnelle de la société du XVIIIe et du XIXe siècle, on ne peut pas dire qu’il n’y avait que le pouvoir de l’homme : la femme pouvait faire tout un tas de choses : le tromper, lui soutirer de l’argent, se refuser sexuellement. Elle subissait cependant un état de domination, dans la mesure où tout cela n’était finalement qu’un certain nombre de ruses qui n’arrivaient jamais à renverser la situation« . Il y a là un composant théorique qui permet de faire des théories plus fines (en identifiant des situations qui ne sont pas rigoureusement identiques, on fait apparaître uniquement les obstructions qui sont politiquement pertinentes).
Mon intuition serait qu’on peut trouver des ressources conceptuelles au niveau d’abstraction adapté pour faire marcher cette analogie dans les théories abstraites de l’homotopie, ou dans une revisite un peu remaniée pour ces besoins de celles-ci. Mais voilà une nouvelle impasse, car un tel travail dépasse de loin ce que je pense être en capacité de mener.
Quoi qu’il en soit, le gain d’une telle approche serait sans doute plutôt méta-théorique. Son apport serait, à la manière de la liste esquissée juste au dessus, de faire apparaître les composants communs de toute théorie (dont celle du « maillon le plus faible » ou de la logique commune, par exemple) prétendant être opérante dans ce contexte d’enchevêtrement, pour aider à exhiber les théories souvent implicites présentes dans l’action courante, pour faciliter l’analyse et le jugement sur leur contenu, la situation de pouvoir impliquée et l’adéquation entre l’une et l’autre. Par exemple : on ne lutte pas de la même manière si l’on considère que toute situation de domination historiquement réalisée prend la forme d’une situation d’hégémonie d’un acteur ou groupe d’acteurs capables à eux seuls de bloquer la dynamique de la configuration de pouvoir, ou si l’on considère qu’il existe des situations (voire que l’on est face à une telle situation) où l’état de domination n’admet pas une telle localisation en acteurs (par exemple s’il relève d’un cycle dans des relations de pouvoir). Quelque chose qui se rapproche de la formule, là encore, de Foucault : « Le rôle de la théorie aujourd’hui me paraît être justement celui-là : non pas formuler la systématicité globale qui remet tout en place ; mais analyser la spécificité des mécanismes de pouvoir, repérer les liaisons, les extensions, édifier de proche en proche un savoir stratégique.« , mais qui s’intéresserait aussi aux différentes façons d’endosser ce rôle et aux relations qu’elles portent entre elles.
