Au développement de l’écoféminisme politique correspond une plus grande importance accordée aux catégories des “dominations” et des “prédations”. Celle-ci s’est en particulier cristallisée en 2021 autour de la candidature de Sandrine Rousseau – dénonçant la logique de prédation sous le slogan “On prend, on utilise, on jette” – à la primaire écologiste. Lors du dernier congrès d’EELV, cette même logique était articulée non seulement au sein de la motion “La Terre, nos luttes” portée par Mélissa Camara – qui plaçait au cœur du projet politique écologiste la lutte contre les dominations -mais, de plus en plus, également dans le discours écologiste majoritaire. La motion “La Suite”, portée par Marine Tondelier et arrivée en tête du Congrès, revendique une écologie “contre tous les systèmes de domination” et “toutes les oppressions”, revendiquant elle aussi des principes écoféministes.
Il s’agit d’une évolution significative et récente : dans le discours d’EELV jusqu’ici, la place des dominations comme de l’écoféminisme demeurait restreinte. Dans le projet présidentiel de 2022, ces deux idées, associées, sont limitées à la question de l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Dans le projet de 2017, seule la “domination patriarcale” est présente – sans que soit explicitée la référence écoféministe.
Dans le temps long, la question des dominations n’est pas étrangère à la pensée écologiste. Les textes fondateurs des Verts, en 1984, par exemple, mentionne les logiques et techniques de domination – mais surtout autour des dominations économiques du capitalisme, des rapports internationaux ou du rapport aux technosciences. Le terme est en revanche absent de la Charte des verts mondiaux de 2001 – sans que je sache affirmer s’il s’agit d’un effet de l’époque ou d’une sortie du champ intellectuel et politique français.
Toujours est-il que l’une des raisons de cette nouvelle centralité, portée par l’écoféminisme politique, tient notamment à ce que la lutte contre les dominations est investie d’une capacité à faire tenir ensemble et articuler de multiples luttes et engagements. Or, lorsque l’on s’intéresse à cette capacité supposée, on voit apparaître des raisonnements et des justifications assez différents sans être toujours exclusifs.
La première manière est de voir le terme de “domination” comme un raccourci d’une liste trop longue et toujours incomplète : parler “domination”, c’est une manière de parler d’un coup d’oppressions de genre, raciste, LGBTQIA+, validistes, de justice sociale… En plus de condenser cette liste, cette approche permet également de dire que toutes ces luttes sont mises “au même niveau”.
Le concept de domination peut également être vu comme l’opérateur pratique d’une jonction entre le discours et le projet d’un parti politique et les mouvements sociaux, pensés comme acteurs incontournables de la transformation de la société. Se raccrocher à un terme avec une histoire politique longue est une façon de montrer que le projet écologiste fournit une idéologie émancipatrice et répond à des aspirations de justice dotées d’un réelle force politique dans la société. C’est également, dans cette perception, un fondement de ce qui unit les différents partis politiques de gauche et écologistes entre eux – notamment au sein de la NUPES.
Une troisième vision est celle de l’unification des mécanismes mis en cause. Autrement dit : à travers tous ces rapports de domination, une même mécanique est à l’œuvre, et notre tâche émancipatrice est précisément de remonter à cette racine et de la démanteler. Chacun à leur manière, les Repères écologistes de David Cormand et l’Androcène mis en avant par Adélaïde Bon, Sandrine Roudaut et Sandrine Rousseau avancent de telles formulations. Pour le premier, l’accent est mis sur une logique commune de “volonté de puissance” et de franchissement des limites ; pour les seconds, plus largement sur la violence commune des rapports en jeu.
Enfin, un dernier angle se concentre moins sur la domination que sur les systèmes de domination. Dans cette logique, il s’agit avant tout de voir que les grandes formes de domination – capitalisme, colonialisme, patriarcat… – se sont formés et transformés historiquement en s’adossant les uns aux autres, sans être assimilables entre eux. L’accent porte alors sur les propriétés de stabilité et d’instabilité de ces articulations, sur les ajustements historiques faits, à faire et à défaire. Les sciences sociales ont largement investi cette approche, que l’on pense à la relation entre idéologies de domination de la nature par l’homme et les justifications du droit de propriété au XVIIIe-XIXe siècle1, ou encore à la façon dont le rejet de la nature comme source d’une menace, celui des femmes du côté de la nature conduit in fine à un contrôle social plus étroit des femmes2. Dans le champ politique, cet angle me semble aujourd’hui développé de façon moins centrale – on en trouve cependant des marques claires dans les inégalités environnementales ou sur le cas du chlordécone.
Cette dernière approche a des mérites qui ne doivent pas être sous-estimés. D’abord parce qu’elle fournit à mon sens le cadre le plus précis pour parler des relations très variées historiquement entretenues entre les formes de domination. La forme de l’analogie ou de l’amalgame ne suffit, par exemple, pas à rendre compte des relations de déplacement, dont le plus typique est peut-être le projet de substituer à la domination de l’homme sur l’homme la maîtrise de l’homme sur la nature3, ou l’articulation historique entre l’idéal de liberté et l’abondance matérielle4. Méconnaître cette forme, c’est manquer une base solide pour critiquer ce que nous ne voulons pas reprendre de l’histoire des mouvements d’émancipation.
Je fais également l’hypothèse que cette approche a des vertus pratiques : elle permet d’interroger avant tout les institutions qui sous-tendent ces rapports et leur permettent de s’établir, se maintenir, se transformer. En cela, elle offre des prises claires pour l’action d’un parti politique – de création, transformation, destruction d’institutions, en plus du combat culturel pour faire apparaître les dominations, la violence et leur insoutenabilité.
1 De nombreux exemples sont à trouver notamment dans Posséder la nature, F. Grabet et F. Locher (2018)
2 P.ex. sur l’usage des plantes médicinales, voir La colonisation du savoir, S. Boumedienne (2016)
3 Typique, par exemple, du saint-simonisme. Voir L’âge productiviste, S. Audier (2019)
4 Voir Abondance et liberté, P. Charbonnier (2020)
