Violence et domination
J’ai discuté plus tôt de la variété des sens prêtés au terme de “domination” dans le discours politique écologiste. Une autre zone de flou me semble s’établir comme en miroir : de nombreux termes sont en effet à l’inverse utilisés de façon similaire pour parler des dominations. Au développement d’une lecture écoféministe sont en effet adossées aussi bien les résistances contre les “dominations”, les “prédations”, les “exploitations”, les “oppressions”, que contre la “violence” ou contre les “injustices”.
Même lorsque ces concepts sont différenciés, les façons de les articuler entre eux et avec l’action politique sont elles-mêmes multiples. Sommes-nous opposés à la violence ? À la domination ? Aux deux ? La violence engendre-t-elle systématiquement des formes de domination ? Le maintien des formes de domination s’appuie-t-elle toujours sur une forme de violence ?
Évidemment, selon les réponses apportées à ces questions, l’argumentation se fait plus ou moins directe : si l’on se fonde par exemple uniquement sur le rejet de la violence, dénoncer les dominations nécessite d’en révéler systématiquement la violence présente, latente ou future. Ou encore : le rapport à l’action violente diffère très largement si l’on ne la dénonce que lorsqu’elle nourrit une structure de domination et que l’on considère que ce lien n’est pas systématique.
Je ne doute pas qu’une épaisse littérature philosophique comme politique s’intéresse à ces questions – pour la plus grande part je ne la connais pas et reste intéressé par toute bonne référence en la matière. Cela dit, je voudrais soutenir les hypothèses suivantes :
- Violence et domination (pour ne garder que ces deux termes) servent tous deux à qualifier des systèmes de pouvoir, mais à des échelles différentes ;
- La difficulté à articuler ces deux concepts est de même nature que la difficulté à articuler les différentes échelles des systèmes de pouvoir.
Les échelles du pouvoir chez Michel Foucault
La conceptualisation du pouvoir chez Foucault permet d’exprimer de façon assez simple et précise ces idées. Deux textes, en particulier, sont très explicites sur le sujet : l’analyse du “dispositif de sexualité” proposé dans le premier tome de l’Histoire de la sexualité (La volonté de savoir) puis, plus tard, un entretien (L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté) publié dans Dits et écrits.
Une série de définitions et de propositions y sont exposées. D’abord, le pouvoir n’est jamais constitué en tant que tel, de façon transcendante – parler de pouvoir, c’est parler de relations de pouvoir. Ces relations de pouvoir sont entendues dans un sens très large : ce sont les relations dans lesquelles “l’un veut essayer de diriger la conduite de l’autre”. Le pouvoir “ce n’est pas une institution, ce n’est pas une structure, ce n’est pas une certaine puissance dont certains seraient dotés, c’est le nom qu’on donne à une situation stratégique complexe”.
Les “états de domination”, quand à eux, qualifient certaines configurations de ces rapports de pouvoir. “Lorsqu’un individu ou un groupe social arrivent à bloquer un champ de relations de pouvoir, à les rendre immobiles et fixes et à empêcher toute réversibilité du mouvement – par des instruments qui peuvent être aussi bien économiques que politiques ou militaires -, on est devant ce qu’on peut appeler un état de domination”. L’existence de formes de résistance n’empêche pas de juger la configuration figée et asymétrique : “Pour prendre un exemple, sans doute très schématique, dans la structure conjugale traditionnelle de la société du XVIIIe et du XIXe siècle, on ne peut pas dire qu’il n’y avait que le pouvoir de l’homme : la femme pouvait faire tout un tas de choses : le tromper, lui soutirer de l’argent, se refuser sexuellement. Elle subissait cependant un état de domination, dans la mesure où tout cela n’était finalement qu’un certain nombre de ruses qui n’arrivaient jamais à renverser la situation”.
Dans l’Histoire de la sexualité, les dominations sont présentées comme un phénomène global, émergent des relations de pouvoir : “Il faut supposer que les rapports de force multiples qui se forment […] servent de support à de larges effets de clivages qui parcourent l’ensemble du corps social. […] Les grandes dominations sont les effets hégémoniques que soutient continûment l’intensité de tous ces affrontements”.
La domination est donc une propriété non-locale (caractérisant un champ de relations) et dynamique, qui ne peut pas se lire directement dans un rapport de pouvoir ponctuel. Cette distinction des échelles de pouvoir se retrouve dans d’autres propositions de Foucault sur le pouvoir. Par exemple : “la rationalité du pouvoir, c’est celle de tactiques souvent fort explicites au niveau limité où elles s’inscrivent – cynisme local du pouvoir” tandis que les effets d’ensemble, obtenus en chaînant ces relations, forment des “grandes stratégies anonymes, presque muettes”, “implicites”.
Du point de vue normatif, chez Foucault, l’existence de relations de pouvoir n’est pas dénoncée, ce sont les “effets de domination” qu’il s’agit d’éviter – ce qui s’appuie dans son propos par l’analyse des “techniques de gouvernement” qui leur permettent de se constituer.
Perspectives écoféministes
Pour en revenir à notre discussion, on pourrait ainsi distinguer trois échelles de pouvoir :
- Les relations de pouvoir. La violence en est une forme, comme outil pour “essayer de diriger la conduite de l’autre” ;
- Le champ de relations de pouvoir qui, lorsqu’il est figé de façon asymétrique par un individu ou groupe social, forme un état de domination ;
- Le niveau macroscopique d’articulation entre eux de différents champs de pouvoir – nécessaire pour penser les relations entre les différents états de domination.
Deux remarques, à ce stade :
- Cette séparation des échelles permet notamment de parler de la permanence d’états de domination – par exemple le patriarcat – sans nier le caractère dynamique, sur le temps long, des relations de pouvoir qui les soutiennent.
- Dans cette formalisation, la prédation joue un rôle particulier. Si on en reprend une définition écologique, il s’agit d’une interaction directe antagoniste entre deux organismes par laquelle un prédateur consomme entièrement sa proie. Dans le champ social, la prédation est ainsi une caractéristique locale, une forme particulière de relation violente, dont la caractéristique est la destruction de l’une des parties, empêchant toute réversibilité de la relation dans le futur. Les relations de prédation fournissent ainsi un cas de passage direct entre violence et domination.
Sans forcément amener un immense contenu substantiel, ces quelques définitions permettent, j’espère, de préciser notre langage sur le sujet et d’expliciter dans un langage commun des options politiques distinctes. En ce qui me concerne, je conserve à ce jour l’idée qu’on ne peut réduire complètement la violence et les dominations l’une à l’autre et celle du rejet de l’une comme de l’autre. Ces quelques réflexions doivent bien sûr être enrichies – en particulier, il n’est pas clair à ce stade si la pensée des injustices peut ou non s’inscrire directement dans ce cadre.
