Il y a des œuvres dont on a toujours entendu parler, mais dont il faut la mort de l’auteur pour que l’on s’y penche vraiment. Je me souviens l’avoir vécu il y a quelques années à la mort de Bowie ; voilà que la mort du sociologue et pianiste Howard Becker semble partie pour me faire un effet du même ordre. C’est donc tout récemment que j’ai lu pour la première fois l’un de ses textes, en partant du petit portrait donné de lui sur France Culture. Partout vanté pour la qualité de ses ouvrages enseignant des aspects du métier de sociologue, j’ai commencé par l’un des derniers en date What about Mozart ? What about Murder ? Reasoning from cases (2015). Il y expose la façon de travailler des cas, la façon de construire des analogies entre eux et la façon dont ces analogies permettent de construire une forme de connaissance du monde social allant au-delà du cas considéré.
Comme il se doit, le bouquin regorge de rapprochements étonnants et féconds. Par exemple, celui évoqué entre « les prêtres, les prostituées et les psychiatres » permet de découvrir une dimension commune de « savoir coupable (la connaissance des secrets du client et de possibles comportements illicites)« . Mais comment parvenir à de telles collections à la fois hétéroclites et fécondes ? Becker se garde bien de donner (ou de postuler) une recette générale, néanmoins on trouve plusieurs pistes à partir desquelles il est possible de cheminer.
Prenons l’une des premières méthodes explicitement évoquées : celle de Goffman travaillant sur les institutions totales. La méthode retenue consiste à particulariser un trait (le fait de séparer les membres de l’institution de façon totale, notamment physique, du reste du monde social) dont il est possible de vérifier sans trop de difficulté si une institution particulière le possède ou non, et d’étudier systématiquement toute institution vérifiant cette définition. Figurent ainsi dans la collection aussi bien des hôpitaux psychiatriques, des prisons, des couvents ou des casernes. Becker souligne, au passage, que cette façon de procéder permet d’évacuer la charge morale de la catégorie, qui limite sinon la capacité de porter certaines questions pertinentes sur certains objets particuliers.
Deux remarques à ce stade : la première est la proximité de cette méthode avec une approche axiomatique. Celle-ci, notamment en mathématiques, ne travaille pas toujours (sans doute, même, rarement) de façon a priori en posant des axiomes et en allant étudier les objets qui s’y conformeraient. On prendrait trop souvent le risque de construire des théories sans intérêt, par exemple sans objet significatif d’application ou avec trop d’objets pour dire quoi que ce soit de substantiel. Au contraire, une façon typique dont sont construits de nouveaux cadres théoriques consiste à prendre les hypothèses d’un théorème important dans un domaine connu, et à faire de celles-ci la base d’axiomes décrivant une nouvelle classe d’objets. On y reviendra.
La seconde suit une piste posée par Becker lui-même dans le même ouvrage : l’analogie de méthode avec les sciences du vivant. Pour le citer un peu extensivement : « Beaucoup de sociologues considèrent la physique nucléaire comme le modèle du type de théorie auquel ils veulent que leur propre travail ressemble. Je trouve un modèle plus réaliste et plus utile dans certaines sciences du vivant. En physiologie, par exemple, la réalité que nous devons expliquer contient d’innombrables cas des objets qui nous intéressent (p.ex. les corps humains et leurs composants), mais, contrairement aux objets d’étude des physiciens, aucun ne sont similaires à la manière dont le sont deux échantillons de cuivre ou d’oxygène […]. Nous devons expliquer comment un mécanisme sous-jacent, comme un système circulatoire (dont l’architecture fondamentale ne varie pas beaucoup d’un individu à l’autre), produit des résultats très différents (pression sanguine, par exemple) selon l’activité d’autres systèmes qui l’alimentent. » Cette comparaison va alimenter son approche par ouverture de « boîtes noires » et composition de celle-ci ; il y aurait beaucoup à dire là-dessus aussi mais je pars dans une autre direction qu’offrent aussi les sciences du vivant en regardant du côté de la taxonomie du vivant.
L’approche que l’on a décrite sur l’institution totale ressemble en effet beaucoup à l’une des grandes manières dont a été organisé le classement des différents organismes vivants, des différentes espèces : regrouper les espèces selon les traits communs qu’elles possèdent : forme ou taille du bec chez des oiseaux, présence d’une carapace chez certains crustacés, etc. La délimitation et l’agencement de groupes sur une base de cet ordre est notamment faite dans la taxonomie entreprise à partir de Carl von Linné au XVIIIe siècle. Je ne m’attarde pas à ce stade là-dessus, mais relevons déjà qu’il y a ici, en plus de la question de la délimitation de collections pertinentes, la recherche d’une structure reliant ces différents groupes : la taxonomie de Linné va établir des règnes, ordres, genres comme autant de strates hiérarchisées dans cette organisation.
Or, pour l’essentiel, ce n’est plus ainsi que l’on classe les organismes vivants aujourd’hui. Vu le rôle essentiel dans notre compréhension du vivant joué par les mécanismes de l’évolution, donc par les relations de transmission par hérédité et les phénomènes d’altération par mutation, la base de la classification est phylogénétique. Une collection typiquement pertinente dans les taxonomies contemporaines est une collection dite monophylétique (on parle aussi de clade). C’est-à-dire qu’elle vérifie la propriété suivante : tous les descendants du plus proche ancêtre commun à ses membres sont membres de cette collection. En partant d’une liste limitée d’organismes, on obtient le plus petit clade qui le contient en retrouvant leur plus proche ancêtre commun et en rajoutant toute sa descendance dans le groupe.
Certains groupes qu’on obtiendrait sur la base des traits des espèces considérées n’ont ainsi pas cette consistance. Un exemple typique est celui des crabes : les caractéristiques de l’abdomen de ces crustacés qui les réunit dans un même groupe sont apparus à différents moments de l’histoire évolutive (on parle de convergence évolutive) : si on veut le plus petit clade qui les réunisse tous, on obtient bien plus que des crabes.
Je ne poursuis pas plus sur la classification phylogénétique du vivant, mais allez jouer à l’occasion sur le TimeTree pour vous faire une idée.
Retenons-en, cette fois, la similarité avec l’une des recommandations de Becker : quand on commence à tisser une analogie, inclure dans l’étude tous les objets qui peuvent mobiliser la même analogie. Je vais essayer de bricoler, à partir de ma compréhension du texte qui peut être très partielle, pour montrer ce que sa façon de faire a de semblable avec cette démarche de « remontée vers le plus proche parent / redescente vers la descendance entière » discutée ci-dessus. Pour éviter de multiplier les précautions oratoires, je vais prendre un formalisme personnel ici. Si un-e lecteur-trice avisé-e veut me signaler que je m’écarte significativement de ce qui est cohérent avec la façon de faire de Becker, j’en serai ravi !
Commençons, donc, avec un cas. Je ne détaille pas ce qu’est un cas : ça pourra être une institution, un acteur, une fiction, un modèle… le terme est très large dans son acception. Ce cas, on peut l’étudier, le décrire, approfondir la connaissance qu’on en a, cerner les processus qui sont à l’œuvre, les relations qu’ils entretiennent entre eux… De tout ce travail, on extrait des théories : formellement un ensemble de termes abstraits et un ensemble de relations (ou énoncés) liant ces termes
. Dans le cas du prêtre et du secret, on peut par exemple avoir une première théorie appliqué au cas qui fasse intervenir le prêtre, le fidèle, le secret comme termes
et la relation qui se noue entre les trois comme énoncé de la théorie (tout ça est schématique, ce n’est pas une vraie construction de la théorie). Chaque cas est inépuisable : on peut en tirer une variété inépuisable de termes et de relations (sans doute qu’il a la structure que Cornelius Castoriadis appelle un magma). Cette théorie (qui est un objet symbolique) et le cas (qui est réel) sont liés par l’idée que les énoncés de la théorie sont vrais pour ce cas, et là aussi c’est une immense boîte que l’on n’ouvrira pas, mais ici rien n’empêche que la façon dont un énoncé est vrai soit particulière au cas considéré. On notera pour souligner que la théorie attachée au cas est générée par des termes « libres » liés entre eux par les relations, et pour ne pas différencier des théories équivalentes (si l’on remplace les énoncés
par des énoncés qui s’en déduisent et qui permettent de les déduire à nouveau, on a la même théorie). On garde trace du cas
associé :
.
On va maintenant en revenir aux analogies et à la façon dont elles prennent place dans ce formalisme. On a désormais un deuxième cas (la précédente devient
), pour lequel on a pu aussi commencer à construire une théorie
. Faire une analogie, au niveau le plus élémentaire, c’est poser une équivalence
entre deux énoncés construits respectivement dans
et
(et entre les termes qui les composent). L’analogie peut aller plus loin si l’on a une équivalence simultanée de plusieurs énoncés
. A priori, l’analogie n’englobe de toute façon pas tout le cas (pas plus que la théorie), mais pas forcément non plus toutes les théories respectives qui ne sont pas strictement équivalentes. Pour filer l’exemple initial : on a par exemple mis en correspondance le prêtre et le psychiatre, le fidèle et le patient, la confession et l’entretien clinique, et chacun des énoncés « Le prêtre a accès au secret du fidèle au confessionnal » et « le psychiatre a accès au secret du patient dans l’entretien clinique ».
Le point que je souhaite observer, c’est qu’on peut construire une troisième théorie abstraite pour capturer cette analogie, qui sera une sous-théorie des deux autres théories (
,
) compatible avec l’analogie. Typiquement,
contient « le professionnel », « le client », « le secret » et « le professionnel a accès au secret du client ». Cette notion de « sous-théorie », même abstraite, d’une théorie rattachée à un cas crée une relation d’ordre partiel ; c’est justement ce dont on avait besoin pour pouvoir créer des groupes à la manière des clades (formellement l’ensemble des éléments plus grands qu’une borne inférieure). Dans notre situation, cela donne : un groupe cohérent de cas est formé par un groupe de cas reliés ensemble par des analogies qui sont toutes « tenues ensemble » par une même théorie abstraite, et qui contient tous les cas tenus ensemble de cette manière par cette théorie abstraite. Donc : les prêtres, les prostituées, les psychiatres, et tant d’autres.
Voilà pour la base de cette comparaison avec les taxonomies phylogénétiques. Mais revenons-en à Becker. Il ne fait pas explicitement une telle construction et reste plus directement au niveau de l’analogie elle-même, pour un certain nombre de ses vertus pratiques dans le processus de recherche lui-même. Ce qui l’intéresse, c’est de pouvoir bien traiter des cas, ultimement tout revient à être capable d’aborder de nouveaux cas successivement en ayant enrichi le bagage d’éléments et de questions avec lequel le sociologue interrogera chaque nouveau cas. L’analogie aide à ce titre à plusieurs niveaux. D’abord, quand elle marche telle quelle, elle transporte tout un pan de l’élaboration théorique sur un cas vers un autre. Ensuite, quand elle ne marche pas telle quelle, c’est que quelque chose différencie les situations étudiées, et que la recherche peut s’attacher à identifier ce qui précisément vient différencier, à enrichir le cas « de destination », et potentiellement enrichir le cas « d’origine » en retour en cherchant un équivalent différencié à ce terme manquant. Progressivement, c’est un ensemble foisonnant de cas et de construction théoriques imbriquées et ramifiées qui se construit pour le sociologue, qui peut adapter sa description en propageant chaque nouvelle construction autant que faire se peut.
C’est, qu’au fond, la vraie difficulté semble être dans la production, pour un cas d’intérêt, d’énoncés significatifs qui auraient une chance d’être vrais. Puisque le cas sera la pierre de touche pour l’évaluation de la vérité en ce qui le concerne, tous les coups sont ici permis, d’où la grande ouverture de Becker à mobiliser dans son raisonnement analogique des expériences personnelles voire des cas tout à fait fictifs. Il se distingue cependant d’une approche dite classiquement « axiomatique » qui établirait a priori des théories en cherchant ensuite les cas auxquels s’appliquer : puisque produire des théories vraies pour un cas est très difficile, cette démarche semble condamnée la plupart du temps à produire des théories vides de toute application à un cas réel ; ce que n’ont pas les théories obtenues à partir du raisonnement sur un cas, à partir d’analogies. On retrouve la démarche évoquée plus haut de construire en mathématiques de nouvelles théories à partir d’un théorème significatif déjà connu sur certains exemples. La seconde intuition associée vient, elle, fonder la crédibilité du raisonnement analogique : Becker insiste plusieurs fois sur le fait que « ce qui s’est produit peut se produire dans une autre situation« .
Au fond, l’approche de Becker est en réalité plus pragmatique : son analyse de « quand arrêter » sa recherche en témoigne. Mais il l’ouvre dans une discussion générale de comment la question du « quand s’arrêter » survient dans le social, avec un certain plaisir à traiter d’une « idée qui est un exemple d’elle-même« . Le plaisir de faire, en hommage, des analogies sur la façon de faire des analogies valait, j’espère, bien cette excursion !
