Retrouvons nos bibliothèques, où l’on avait déjà eu l’occasion de croiser Lucien Herr et le socialisme français de la fin du XIXème siècle. Remontons un peu le temps pour rencontrer un autre bibliothécaire, au XVIIème siècle, Gabriel Naudé. Érudit, théoricien d’une raison d’État dans sa forme la plus brutale – il sera un soutien fervent du « coup d’État » de la Saint-Barthélémy – Naudé est également bibliothécaire et joue un rôle particulier dans la construction de la pensée de la bibliothèque à cette période à travers son Advis pour dresser une bibliothèque (1627), analysé en détail par Robert Damien dans son ouvrage Bibliothèque et État : Naissance d’une raison politique dans la France du XVIIème siècle (1995). Pour Damien, le projet de la Bibliothèque publique et universelle de Naudé installe les bases d’un nouveau modèle de liens entre connaissance et pouvoir et d’une nouvelle figure du conseiller : le « bibliothécaire-voyageur ». Damien souligne que le projet de Bibliothèque publique et universelle modifie la configuration à l’œuvre des rapports entre savoir et pouvoir, entre philosophie et politique. La connaissance n’est plus méditation du Livre Unique biblique comprenant une vérité gagée sur ce qu’elle provient d’une autorité suprême ; elle ne peut pas non plus être celle du conseiller-philosophe pour ainsi dire idéaliste, ayant contemplé les formes pures du Vrai, du Beau, du Juste, et chargé d’irriguer de celles-ci la pratique du dirigeant politique. Le modèle neuf est ici pluraliste : le bibliothécaire ne dispose du fondement « d’aucun homme providentiel, d’aucun ordre naturel, d’aucune classe universelle » qui aurait « le privilège de parler à tous le langage du tout ». Il conseille en donnant à lire dans la masse des savoirs et connaissances qui n’ont plus de pierre de touche externe. Voyageur dans ces territoires intellectuels, les outils et pratiques fondatrices du bibliothécaire sont la mise en ordre (systèmes de double classification thématique et alphabétique) et la production de bibliographie. Pour Robert Damien, on préfigure la modernité politique ; l’idéal républicain trouve une part de sa source dans ce projet bibliothécaire, qui par son ampleur et sa publicité appelle à être pris en charge par un acteur politique collectif émergent : l’État.
Arrêtons-nous ici un temps, face à ce problème : comment s’orienter ? Comme outil, la bibliographie propose une vue synoptique sur ce que contient la bibliothèque. En cela, elle me semble à rebours, ou peut-être à l’orthogonale de ce que j’ai bricolé pour dépasser mes propres paralysies livresques et que j’avais commencé, sinon à théoriser du moins à illustrer par la métaphore du ricochet. Dans les lignes publiées ici, il y a rarement prétention à couvrir complètement un sujet, et plutôt une volonté de rendre compte fidèlement et peut-être surtout avec intelligibilité d’un parcours, de l’élaboration de la pensée et de la façon dont des textes – activement recherchés ou rencontrés par des hasards qui n’en sont souvent pas – viennent fournir à cette pensée ses appuis. J’ai privilégié, à plusieurs reprises, le fait de donner des fragments extensifs de textes parcourus, pour permettre de faire un chemin similaire en me lisant, et je le fais en espérant que ce qui se paye en capacité de ces textes à servir eux-mêmes de connaissance généralisable, en solidité des résultats atteints, se gagne d’un autre côté en effectivité plus grande à soutenir l’activité de pensée de lecteurs·trices putatifs·ves. C’est un pari qui, je pense, peut avoir ses atouts : il a des points communs avec ce que l’on peut chercher par exemple dans la lecture de littérature de carnets ou de correspondances – après tout, les lettres de Rosa Luxemburg ont eu, pour moi, un effet politique plus fort qu’un bon nombre de textes plus généraux ou théoriques. Comme la figure du bibliothécaire-conseiller, je crois que cette façon de faire a aussi des vertus politiques démocratiques. Pour autant, ce projet demande à être précisé dans ses conditions de validité.
Voilà, donc, la racine de mon problème : que peut-on faire d’un tel objet, du partage d’un itinéraire intellectuel singulier, et dans quelles conditions ? Et : quels liens peuvent se faire avec les autres formes de mobilisations des savoirs et connaissances, à la manière de l’orientation bibliographique ?
Maintenant, un parti pris de méthode : je veux explorer ce problème par des voies indirectes, et par une analogie centrale construite en prenant au sérieux la facilité avec laquelle le lexique de la navigation et du voyage peut être mobilisé – que l’on parle de parcours, d’itinéraire, d’orientation. Il ne s’agit manifestement pas que de tournures personnelles : Robert Damien parle lui aussi de bibliothécaire-voyageur ; dans un manuel de sciences sociales feuilleté récemment (L’art de la thèse, Beaud, 2006, et part. chap. 12), l’auteur conseille ainsi aux étudiant·es construisant leur problématique, en particulier face à la surabondance de matériaux notamment bibliographiques : « Au cœur de la problématique : la question principale. Elle est aussi indispensable pour l’auteur d’une thèse que la connaissance du cap à suivre pour un navigateur » (je souligne).
Alors, transportons le problème vers un sujet très abondamment couvert et moins auto-référentiel : la production cartographique – qui jouera le rôle de notre vue « synthétique », bibliographique – d’un côté ; les récits de voyage de l’autre – qui tiendront lieu des témoignages des parcours et itinéraires livresques empruntés. Entre les deux, une batterie d’interrogations : historiquement, comment se sont-ils nourris ou ignorés l’un l’autre ? Du point de vue des voyages effectivement entrepris, quels sont leurs rôles respectifs ? A quels autres usages, sinon, se prêtent-ils – en particulier quelles sont leurs potentialités politiques respectives ? Quelles étaient leurs conditions respectives de validité ?
Pour un cap, celui-ci est encore bien large ! Mais je ne souhaite pas plus le préciser davantage à ce stade : je sais déjà que partir dans ce sens permettra de passer en de nombreux endroits, de la Renaissance au XIXème siècle en passant par le Moyen Âge, de la géographie aux mathématiques et à l’histoire, de la construction des États impériaux et colonialistes aux politiques scientifiques… C’est bien assez pour entamer un premier pas en ce sens !
Dans la série qu’ouvre ce billet, je tâcherai donc – façon de faire coïncider fond et forme – de partager mon chemin dans l’épaisse littérature sur ce sujet, et de rendre compte aussi clairement que possible de ce qui me paraît, en route, construire ma pensée, en veillant de surcroît à témoigner des chemins bibliographiques empruntés – y compris des difficultés d’accès ou des impasses à l’approche de certains textes.
Préparons, pour finir, le terrain vers une remontée vers le XVIème siècle dans le prochain billet, en convoquant Montaigne pour excuser le peu de précision de la destination : « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.»
