Molière a du génie et Christian était beau

Commençons par la fin, en l’occurrence celle de Cyrano. Sous un arbre immense, il meurt. Son secret – avoir prêté ses mots à Christian pour séduire ensemble Roxane – vient d’être révélé après quatorze ans de silence. Démuni, assailli d’ennemis, voilà qu’on lui annonce que Molière fait, avec Les fourberies de Scapin, un succès triomphal en lui volant une scène entière, celle du Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Le voici alors à jeter un regard crépusculaire sur lui-même : « Oui, ma vie / Ce fut d’être celui qui souffle – et qu’on oublie ! / (A Roxane) Vous souvient-il du soir où Christian vous parla / Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là : / Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire / D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! / C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau : / Molière a du génie et Christian était beau ! » . J’ai comme trébuché sur cette phrase il y a déjà un moment, je voudrais tenter d’en déployer quelques enjeux, approfondir ce que dit ce portrait que Cyrano fait de lui-même.

Il nous dit, d’abord, directement ce qu’il n’est pas lui-même. Cyrano n’est pas beau, voilà qui est clairement établi et réaffirmé tout au long de la pièce, et encore un peu plus tard dans cette ultime scène (« Ma mère ne m’a pas trouvé beau » ), alors que Christian sera toujours le beau Christian. C’est cette opposition qui est la base du duo Cyrano / Christian ; la blessure de la laideur de Cyrano est prête à être réactivée à tout moment par le jugement de Roxane. A l’acte I, croyant s’entendre décrit, Cyrano se lève, pâle, en entendant l’épithète beau – qu’il prend pour lui quand il s’applique à Christian. A ce même moment, se trouve la seule autre mention du génie dans la pièce, là encore pour qualifier l’apparence de Christian « Il a sur son front de l’esprit, du génie. »

Mais alors, qu’est-il, lui, Cyrano ? Lui, qui répand encore son verbe sur toute cette scène après en avoir inondé la pièce, lui figure d’un trop-plein, le voilà sans qualité attribuable. Ce paradoxe est repris plus bas : « Philosophe, physicien / Rimeur, bretteur, musicien / Et voyageur aérien / Grand riposteur du tac au tac / Amant aussi – pas pour son bien ! – / Ci-gît Hercule-Savinien / De Cyrano de Bergerac / Qui fut tout, et qui ne fut rien. »

Un terme, pourtant, pourrait se prêter à Cyrano, qu’on retrouve dans l’esthétique du XVIIIème puis chez les romantiques du XIXe : le sublime. Dans le texte de la pièce, c’est d’ailleurs un terme qui, lui, s’applique effectivement à Cyrano : à l’acte IV, à la mort de Christian, Roxane pleure « un esprit sublime » (celui de Cyrano), tandis qu’à la révélation du secret, elle interroge les raisons qui poussent à briser « ce sublime silence. »

Rentrons un peu dans la discussion du terme, en s’appuyant pour ça sur l’esthétique de Kant, qui écrit dans ses premiers textes des Observations sur le sentiment du beau et du sublime – que je n’ai pu pour l’instant récupérer que partiellement, et malheureusement pas dans la partie « De la différence du sublime et du beau dans le rapport des sexes » qui aurait permis d’enrichir la discussion en faisant ressortir la construction genrée de ces catégories – puis consacre une part de la Critique de la faculté de juger à une analytique du beau et à une analytique du sublime. Sans prétention à maîtriser la théorie kantienne, je voudrais simplement cueillir quelques fragments à propos du sublime qui en clarifient le sens et qui peuvent faire écho à des enjeux du personnage de Cyrano.

Sans rentrer dans l’analytique du beau, donc, Kant propose dans les Observations une série d’exemples pour distinguer deux espèces, le beau et le sublime, d’un même sentiment : « Le sentiment délicat, que nous voulons examiner ici, comprend deux espèces : le sentiment du sublime et celui du beau. Tous deux nous émeuvent agréablement, mais très diversement. L’aspect d’une chaîne de montagnes dont les sommets couverts de neige s’élèvent au-dessus des nuages, la description d’un violent orage, ou la peinture que nous fait Milton du royaume infernal, excitent en nous une satisfaction mêlée d’horreur. Au contraire, la vue de prairies émaillées de fleurs, de vallons où serpentent des ruisseaux et où paissent des troupeaux nombreux, la description de l’Élysée, ou la peinture que fait Homère de la ceinture de Vénus, nous causent aussi un sentiment de plaisir, mais qui n’a rien que de joyeux et de riant. Pour être capable de recevoir la première impression dans toute sa force, il faut être doué du sentiment du sublime, et, pour bien jouir, de la seconde, du sentiment du beau. Des chênes élevés et des ombrages solitaires dans un bois sacré sont sublimes ; des lits de fleurs, de petits buissons et des arbres taillés en figures sont beaux. La nuit est sublime, le jour est beau. Les esprits qui ont le sentiment du sublime sont entraînés insensiblement vers les sentiments élevés de l’amitié, du mépris du monde, de l’éternité, par le calme et le silence d’une soirée d’été, alors que la lumière tremblante des étoiles perce les ombres de la nuit, et que la lune solitaire paraît à l’horizon. Le jour brillant inspire l’ardeur du travail et le sentiment de la joie. Le sublime émeut, le beau charme. La figure de l’homme absorbé par le sentiment du sublime est sérieuse, et quelquefois fixe et étonnée. Au contraire, le vif sentiment du beau se manifeste par un éclat brillant dans les yeux, par le sourire et souvent par une joie bruyante. »

Là où le beau a à voir avec la réalisation d’une perfection et « touche à la forme de l’objet, qui est dans la limitation », le sublime, lui est du côté de l’excès, du trop-plein, de l’immense. Cet excès est celui qui se loge entre l’objet du jugement esthétique et la faculté du sujet auteur du jugement de goût : le sublime est le sentiment ressenti face à l’inadéquation entre ses capacités et l’immensité de l’objet, en cela il est une propriété avant tout de la limitation du sujet lui-même plus qu’une propriété de l’objet. Dans l’analytique du sublime, une définition du sublime indique : « Est sublime ce en comparaison de quoi tout le reste est petit » , reprise en « Est sublime ce qui par cela seul qu’on peut le penser, démontre une faculté de l’âme qui dépasse toute mesure des sens » .

Le sublime lui-même se divise chez Kant en un sublime mathématique (lié à l’immensité, à l’infini), et un sublime dynamique (lié à la perception d’une puissance capable d’excéder la force du sujet jugeant). La discussion du sublime dynamique amène le philosophe à distinguer dans les qualités humaines du courage une face de ce sublime : « Qu’est-ce qui est l’objet […] de la plus grande admiration ? Un homme qui ne s’effraye pas, qui ne ressent pas la peur, que le danger ne fait donc pas fléchir, mais qui en même temps se met vigoureusement à l’ouvrage avec toute sa réflexion » . Dans le cas de Cyrano, ce courage est représenté maintes et maintes fois : l’affrontement avec les cent ennemis en fin d’acte I, l’excursion sous le feu ennemi pour récupérer l’écharpe du comte de Guiche à l’acte IV (On n’abdique pas l’honneur d’être une cible), ou encore l’ultime duel avec la mort (On ne se bat pas dans l’espoir du succès ! / Non ! Non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile).

Plus encore, l’un des exemples de Kant retient particulièrement l’attention : « Le fait de rompre les liens avec toute société est considéré comme quelque chose de sublime, s’il repose sur des Idées qui font que le regard se porte au-delà de tout intérêt sensible. Se suffire à soi-même, n’avoir donc pas besoin de la société, sans toutefois être insociable, c’est-à-dire la fuir, est un comportement qui s’approche du sublime, comme c’est le cas de tout dépassement qui arrache à des besoins » . On ne saurait faire plus proche de Cyrano, héros romantique à la recherche à la fois d’une indépendance radicale, mû par idéalisme, sans jamais toutefois rompre totalement avec la société de cour dont il dépend et participe. Par là, on retrouve l’écho de la tirade des Non, merci ! de l’acte II : “Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !“.

La scène de la mort de Cyrano répond d’ailleurs à cette tirade, elle en est à la fois le dénouement et la relance. Dénouement : les « Non, merci ! » répondent à Roxane (comme Le Bret lui indique : « Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais tout bas / Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas » ) et servent à dissimuler l’amour de Cyrano ; amour révélé à l’approche de sa mort. Relance : à ce point là, encore, Cyrano revendique pouvoir se passer de la reconnaissance de l’autre, avoir vécu dans l’ombre et y consentir : « C’est justice […] Molière a du génie et Christian était beau » . Dans cette pirouette, c’est à nouveau lui qui juge pour se soustraire au jugement de l’autre.

Ce sera mon dernier lot d’observations, celles qui relient ce trop-plein, ce sublime de Cyrano à son rapport à l’autre. Christian était beau, mais Molière a du génie : en miroir de la relation à Roxane, on a la production théâtrale de Cyrano. A l’Acte II, de Guiche propose de soumettre une pièce de Cyrano à Richelieu qui a apprécié l’entendre ; Cyrano est d’abord tenté avant de se braquer immédiatement dès qu’est mentionnée la possibilité d’altérer son texte (« Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule / En pensant qu’on y peut changer une virgule » ), ce qui donnera ensuite la tirade des « Non, merci ! ». Cyrano est entier, trop entier, inaltérable, rétif à toute prise externe sur lui-même. Il porte du même coup l’excès inverse, et se déverse lui-même sur l’autre, par procuration : ses mots seront ceux se substituant à ceux de Christian, seront ceux repris par Molière.

Puisque Cyrano ne peut être pris qu’en bloc, la négociation avec l’autre se fait indirectement, par l’assimilation partielle de lui-même par un tiers. Le sublime de Cyrano est solidaire de son impasse dans l’accès au beau et à l’amour. Pour autant, gardons les mots du désormais Duc de Guiche : « Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes / Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. »

En savoir plus sur Matthieu Porte

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture