L’idéalisation romantique chez Elias
Dans le dernier chapitre de La société de cour sur la “curialisation et [le] romantisme aristocratique”, Norbert Elias expose un “modèle hypothétique” sur l’émergence d’une sensibilité romantique à plusieurs moments de l’histoire.
À ce stade de l’ouvrage, le sociologue a déjà longuement établi l’immense réseau d’interdépendances que constitue la société de cour. Celles-ci passent notamment par l’importance du rang et du prestige à maintenir. Ceux-ci, à défaut d’une puissance réelle – la noblesse de cour est largement écartée des positions gouvernementales – s’obtiennent en effet à la fois par un ensemble de gratifications symboliques, les premières d’entre elles étant les faveurs royales – et par une capacité à tenir son rang notamment par des dépenses appropriées. Ces contraintes renforcent en permanence pour les aristocrates de la cour les dépendances qu’ils ont entre eux et vis-à-vis du roi (symboliquement comme financièrement). Ce système est, au niveau individuel, précaire et extrêmement compétitif : la possibilité de la déchéance est toujours là, par le discrédit en cour ou par la ruine financière (sans exclusivité).
C’est par ces quelques caractéristiques qu’Elias propose d’expliquer la genèse de la sensibilité et de l’idéalisation romantiques, par “l’interdépendance incessante de montée et de descente, d’intégration et de désintégration, de formation et de décadence au cours d’un processus global” et par “le changement d’un nombre croissant de contraintes extérieures en “autocontraintes” [qui] joue un rôle déterminant dans la genèse des tendances romantiques”. En analysant différents moments romantiques (romantisme chevaleresque, romantisme pastoral, romantisme bourgeois ultérieur), Elias y discerne “un conflit spécifique qu’on peut considérer comme le conflit fondamental de l’expérience romantique. Ce qui fait qu’une attitude humaine et les produits culturels qui la traduisent sont “romantiques”, c’est l’expression du dilemme devant lequel se trouvent placées des couches supérieures désireuses de briser leurs chaînes sans ébranler l’ordre social établi, garant de leurs privilèges, sans compromettre les fondements de leur philosophie sociale et de leur raison de vivre”.
La configuration des interdépendances dans la société de cour est le terreau permettant l’émergence chez les individus d’un type de sensibilité particulière : la tendance romantique. Ce lien n’a rien de mécanique, Elias distingue des alternatives, dont l’expression, toujours risquée, des pulsions agressives vers les figures de la contrainte : c’est par exemple le cas sous une forme passablement sublimée dans le jeu politique mené par Saint-Simon. Mais c’est toutefois ce conflit – chercher à s’affranchir des contraintes d’un ordre social sans pouvoir s’en extraire autrement qu’en renonçant à ce qui fait la position sociale que l’on souhaite préserver – qui permet certains traits de l’idéalisation romantique, notamment la “tendance à voir dans le présent une dégradation du passé et à envisager l’avenir – si tant est qu’on s’en préoccupe – comme le rétablissement d’un passé plus beau, plus pur, plus merveilleux.”
Deux exemples : Werther et Cyrano
Ce conflit fondamental est tout à fait explicite dans les Souffrances du jeune Werther de Goethe. On y retrouve, d’abord, les traces de l’opposition ville/campagne soulignée par Norbert Elias, entre le déploiement le plus intense de la sensibilité affective de Werther tout au long de son séjour campagnard et son incapacité à tenir le jeu de la cour urbaine au début du Deuxième Livre.
Les mots de Werther pour caractériser l’impasse dans laquelle il se trouve au sein de la société de cour, qu’il rejoint après avoir abandonné temporairement la perspective d’aimer et d’être aimé de Charlotte, sont sans équivoque : “Ce qui me vexe le plus, ce sont ces misérables conventions sociales. Je sais aussi bien qu’un autre combien la distinction des rangs est nécessaire, combien d’avantages elle me procure à moi-même ; mais je ne voudrais pas qu’elle me barrât le chemin qui peut me conduire à quelque plaisir et procurer ne fût-ce que l’ombre d’un bonheur”. Il n’est absolument pas question pour Werther de remettre en cause un ordre social qui est tout à la fois “nécessaire” et lui procure tant “d’avantages” (l’un justifiant sans doute l’autre). Ce qui est intolérable, c’est la somme de contraintes que fait peser le jeu de la cour, “cette manie de rangs, qui fait qu’ils se surveillent et s’épient pour gagner un pas l’un sur l’autre !”. Ce n’est d’ailleurs pas tant l’énergie pulsionnelle de Werther qui pose souci, c’est son absence d’intégration des contraintes que lui exprime l’ambassadeur auprès duquel il travaille : “Tout en réprimant ma trop grande susceptibilité, il exprime son respect pour mes idées outrées d’activité, d’influence sur les autres, de pénétration dans les affaires, qu’il traite de noble ardeur de jeunesse, il tâche non de détruire cette ardeur, mais de la modérer et de la réduire à ce point où elle peut être de mise et avoir de bons effets”. Cette impasse aboutit à une montée de l’hostilité de la cour envers Werther, puis à la démission de celui-ci – en des termes encore ambivalents (la cour demeure divisée), son protecteur prince héritier lui adressant toutefois une “gratification de vingt-cinq ducats”.
L’hostilité de la société de cour est plus unanime envers un autre représentant de ces tendances romantiques : le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Ces ennemis sont régulièrement l’objet de l’inquiétude de son ami Le Bret : “Comment diable / As-tu contracté la manie effroyable / De te faire toujours, partout, des ennemis ?” lui indique-t-il après la longue tirade des “Non, merci !”, qui rappellera au dernier acte que l’accumulation de ceux-ci a plongé Cyrano dans la misère : “Tout ce que j’ai prédit : l’abandon, la misère! / Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! / Il attaque les faux nobles, les faux dévots / Les faux braves, les plagiaires – tout le monde” […] “La solitude, la famine […] voilà les spadassins qui plutôt le tueront !”.
C’est que Cyrano pousse l’affront plus loin et s’attire l’inimitié des plus puissants. Le refus des contraintes, surtout extérieures, de la société de cour se lit par exemple dans son refus de principe d’écrire pour Richelieu : “Votre verve amusa mon oncle Richelieu / Hier. Je veux vous servir auprès de lui. […] Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine ! […] Il est des plus experts / Il vous corrigera seulement quelques vers… // Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule / En pensant qu’on y peut changer une virgule”. Cyrano refuse catégoriquement de jouer le jeu de la cour : “Calculer, avoir peur, être blême / Préférer faire une visite qu’un poème / Rédiger des placets, se faire présenter ? / Non, merci ! Non, merci ! Non, merci !”.
À ce refus, on trouve lié des formes d’idéalisation de groupes sociaux en décadence – pour reprendre le terme d’Elias – particulièrement visibles dans la discussion autour de l’honneur avec le Comte de Guiche au siège d’Arras. “J’étais en danger qu’on me prît / Et qu’on m’arquebusât, quand j’eus le bon esprit / De dénouer et de laisser couler à terre / L’écharpe qui disait mon grade militaire” […] “Qu’Henri quatre / N’eût jamais consenti, le nombre l’accablant / À se diminuer de son panache blanc […] On n’abdique pas l’honneur d’être une cible. / Si j’eusse été présent quand l’écharpe coula / – Nos courages, monsieur, diffèrent en cela – / Je l’aurais ramassée et me la serais mise”. C’est au nom d’une conception de l’honneur projetée de façon idéalisée dans un passé du temps d’Henri IV (cité, d’ailleurs, par Elias, comme période charnière dans la bascule vers la société de cour) que Cyrano revendique ses coups d’éclat.
Pour autant, la rupture avec la société de cour n’est jamais tout à fait consommée : Cyrano continue d’avoir besoin de celle-ci comme public pour ses œuvres ; et c’est de ses faits et gestes qu’il fait la gazette à Roxanne durant l’acte final. Là encore : impossible de quitter ce groupe social élitaire sans perdre les “fondements de sa raison de vivre” (Elias), impossibilité d’en jouer le jeu et d’en endosser les contraintes. La misère puis l’assassinat de Cyrano rappellent le coût prohibitif de l’affranchissement partiel qu’il tente. Il ne lui reste qu’une victoire d’estime auprès de très rares, dont son ancien ennemi qui refuse d’y voir un échec total sans compromettre les valeurs même de Cyrano : “ Ah ! Celui-là n’est pas parvenu! C’est égal / Ne le plaignez pas trop. […] Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes, libre dans sa pensée autant que dans ses actes”.
Deux variations : le refus de parvenir et Les vestiges du jour
Les tendances romantiques apparaissent, donc, pour Elias, comme l’expression au niveau individuel d’un conflit lié aux expériences permanentes de montées et descentes de groupes sociaux dans une configuration d’interdépendances portant un niveau élevé de contraintes – externes ou “autocontraintes”. Plus précisément, la forme particulière de l’idéalisation romantique est l’une de celle qu’il est possible d’emprunter dans le cas de groupes sociaux privilégiés, menacés de décadence s’ils ne jouent pas ce jeu plus serré d’interdépendances.
Je voudrais proposer deux variations dans un cadre similaire – ces configurations d’interdépendances dans lesquelles se jouent en permanence des phénomènes de mobilité ascendante et descendante – mais en déplaçant le regard ailleurs que vers les groupes sociaux privilégiés menacés de destitution.
Le premier exemple est celui du refus de parvenir. La notion est théorisée par les anarchistes et syndicalistes révolutionnaires du début du XXème siècle, en particulier par Alfred Thierry qui forge la formule, et remise en avant récemment par l’autrice écosocialiste Corinne Morel-Darleux dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Le refus de parvenir, c’est le refus de participer, individuellement, à une mobilité sociale ascendante au sein de la société bourgeoise pour les fractions supérieures du monde ouvrier.
Là où le conflit de l’idéalisation romantique tient à l’impossibilité de remettre en cause l’ordre social existant sans détruire sa position même, le refus de parvenir traduit un conflit symétrique : l’impossibilité de faire évoluer de façon favorable sa position sans simultanément perpétuer celui-ci et trahir la solidarité avec son groupe social d’origine, dont il s’agit de permettre l’émancipation collective. Mais là encore, c’est bien un type de conflit subjectif enraciné dans une certaine dynamique des groupes sociaux, localisé dans certains groupes du monde ouvrier comme l’idéalisation romantique était localisée dans certains groupes de la noblesse ou de la bourgeoisie selon les périodes.
Le second renversement possible se donne à voir dans le personnage du majordome Stevens dans Les vestiges du jour (je n’ai pas lu l’ouvrage de Kazuo Ishiguro et m’appuie seulement sur l’adaptation cinématographique de James Ivory). Là encore, le personnage est pris dans une situation sociale dont on peut relever les mouvements ascendants et descendants au sein des groupes d’élite. La conférence diplomatique réunie par le Lord employant Stevens exprime directement le conflit entre une bonne société aristocratique tentant de “régler” – par révision du traité de Versailles et une politique philonazie – la diplomatie européenne selon des valeurs d’honneur et de prestige d’une part, et de l’autre la montée d’une couche de politiciens “professionnels”, spécialistes de la realpolitik, incarnée par le député américain présent à la conférence.
Or, la position du majordome est solidaire de la force du groupe social aristocratique. C’est de celui-ci qu’il tire les profits symboliques lui donnant les “fondements de sa raison de vivre” : parmi les rares qualités que met en avant Stevens auprès d’autres membres de classes laborieuses, il revendique avoir joué un rôle, surtout d’influence, dans les affaires internationales. Ces profits sont à un coût immense : étouffement de sa vie affective, familiale, humiliations internes au monde aristocratique (lorsqu’apparaît son incapacité à prononcer quoi que ce soit sur les affaires du monde sur lesquelles l’interpelle un lord britannique) comme internes au monde populaire (là-encore incapable de parler politique, et ramené à la honte de la proximité de son ancien maître avec les nazis qu’il a suivie sans en avoir rien pensé).
Dans son cas, la résolution passe d’abord par une servilité totale, un professionnalisme qui l’enorgueillit au sein du monde des domestiques du château et une glorification des membres de l’aristocratie. Une fois la déchéance marquée de son ancien maître – figurée par le rachat du château par l’ancien député américain – le personnage évolue vers une mélancolie qui le rapproche de l’idéalisation romantique : son action va porter, avant tout, sur la tentative infructueuse de restauration du château dans son état passé, dans un cadre qui ne le permet plus.
