« Vous savez qu’il ne s’agit pas de comprendre » – Esquisse

1/ Ce billet me donne du fil à retordre. J’ai accumulé beaucoup d’idées éparses, des petites vignettes, sur ce thème, mais il manque encore un ou deux points décisifs pour arriver à en faire un texte réellement organisé. Sans doute que j’essaie de trouver un chemin reliant des concepts qui ne sont en réalité pas cohérents entre eux, voire créés pour se critiquer les uns les autres. Sur ce coup-là, on en restera à rassembler quelques fragments.

2/ Vignette d’analyse : je râle, je m’agace : depuis tout ce temps j’essaie de me confronter aux textes et concepts de la psychanalyse – dans une tentative de trouver un point d’où « ça s’éclaire » – et, vraiment, Lacan, j’y comprends rien, etc. L’analyste : « Vous savez qu’il ne s’agit pas de comprendre » / « Oui, vous avez raison, je sais ». Mais (évidemment), il y a toujours ambiguïté : c’est qu’il ne s’agit pas de comprendre cela (Lacan et tous les autres) ? Que l’effort de compréhension de soi est vain ? Ou que, compréhension ou pas, le savoir impliqué là-dedans est d’un autre ordre ?

3/ Barthes fait dire à l’amoureux, dans les Fragments d’un discours amoureux, ce cri « Je veux comprendre ! […] non pas ‘que ça cesse’, mais ‘je veux comprendre (ce qui m’arrive)’». Pour lui, il y a impossibilité, qui est de l’ordre de l’absence d’un métalangage de l’amour – aucun discours sur le discours amoureux n’est possible, seulement le discours amoureux lui-même. Si bien que « la réflexion ne tourne jamais en réflexivité », qui nécessiterait une division du type sujet/objet, pour « ‘regarder en face’ ce qui me divise ». Du reste, ce n’est pas ce qui se joue « Ce n’est pas là ce que veut dire votre cri. Ce cri, au vrai, est encore un cri d’amour : ‘je veux me comprendre, me faire comprendre, me faire connaître me faire embrasser’, voilà ce que votre cri signifie ». Chez l’amoureux de Barthes : illusion quant au but de cette volonté de se comprendre, signe à interpréter.

4/ L’amoureux de Barthes sort du cinéma, rentrons-y pour retrouver un autre obsessionnel : le M. Jack de L’étrange Noël. On le retrouve enfermé dans sa tour, poussant ce même cri « Je veux comprendre ! ». Le cri arrive après une suite d’impasses pour l’épouvantail, qui a beaucoup du Faust goethien ici : d’abord celle de la répétition éternelle du même à Halloween Town (comme Faust, entouré des honneurs et doué d’une grande maîtrise) ; de l’incapacité à restituer son expérience au retour du village de Noël ; puis échec dans ses tentatives de connaissance rationnelle : la méthode expérimentale n’amène rien, non plus que la connaissance extensive de l’ensemble des chants et histoires de Noël (chez Faust : « Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant»). Le savoir qui est recherché ici est manifestement d’un autre ordre (semblable à la recherche de la compréhension directe, mystique, qui sera une impasse de plus pour Faust). La bascule a lieu juste après : je n’y comprends rien, ça ne m’empêche pas d’y croire et de le faire moi-même – l’expérience tournera, socialement, au fiasco, mais conduit tout de même notre épouvantail à se sauver lui-même. (En poussant un peu la référence, on remarquera que la bascule est amenée par le portrait est amenée par le chien – Méphistophélès, lui-même, prend chez Faust les traits d’un barbet pour parvenir chez le docteur).

5/ « What does it mean ? », c’est cela que rend, dans L’étrange Noël, le « Je veux comprendre ! ». La compréhension a à voir avec le fait d’attribuer une signification, un sens, de créer une articulation de type signifiant-signifié. Dans le nœud borroméen de Lacan, le sens est à la superposition Symbolique-Imaginaire. La discussion, déjà faite ici, sur l’imaginaire en mathématiques en donne de multiples exemples : comprendre, c’est le moment où ont été créées les images mentales (Imaginaire) permettant de donner sens à un texte encore obscur (Symbolique) – et encore faudra-t-il passer par les fourches caudines de la preuve formelle pour aboutir à une valeur de vérité de cette compréhension ; mais la compréhension ne se réduit pas à ces manipulations formelles.

6/ Toujours dans la même approche lacanienne, l’imputation de sens est à un lieu différent de celui qui serait la vrai fin de l’analyse. Celle-ci, dans les derniers textes, se formule dans un autre genre de savoir ; un « savoir-y-faire avec le symptôme » (lui, au lieu superposant Symbolique et Réel). Dans cette approche, effectivement, c’est une impasse, ultimement, que ce chemin de la compréhension au sein de l’analyse – puisqu’il s’agit de se confronter justement à la part toujours en reste, au déchet qui déborde justement de tout ce qui sera mis en sens. Donc : autre forme de savoir.

7/ Des formes de savoir, il est d’ailleurs longuement question dans le dernier Foucault.  Dans le cours sur L’Herméneutique du sujet, l’une des premières leçons redonne la différence entre « savoir de connaissance » et « savoir de spiritualité » : le second étant en particulier cette modalité d’accès à la vérité qui se fait par et présuppose une transformation du sujet, et qui est au cœur du « souci de soi » qui occupe Foucault dans cette période. Il reprend d’ailleurs l’opposition entre les deux formes de savoir lisible au début de Faust, ce qui corrobore l’idée de faire de la compréhension quelque chose de plus proche du savoir de spiritualité (il y a transformation subjective, par exemple par la « création des images mentales ») que du savoir de connaissance.

8/ Cette transformation subjective trouve un débouché plus heureux chez Castoriadis (voir par exemple l’analyse de Sébastien Chapel sur les racines psychiques de l’autonomie). C’est que, pour lui, il est justement possible pour l’analyse d’aboutir à une altération des relations entre instances psychiques (le « Là où le Ca était, Je dois advenir » freudien qu’il complète par « Là où Je étais, Ca doit surgir ») permettant l’avènement d’une « subjectivité réfléchie et délibérante ». Contrairement à l’amoureux de Barthes, il n’y a pas d’impasse de la réflexivité. Elle suppose bien une division, mais qui ne relève pas tant d’un face-à-face que d’un « voir double » : se voir tel qu’on est et tel qu’on pourrait être, avec entre les deux l’espace où se déploie « l’imagination radicale » qui est au cœur de ses conceptions. En revanche, il est beaucoup moins clair pour moi le lien que cela entretient avec cette question de la compréhension. Ou plutôt : comme en mathématiques (ou en tout cas dans certaines conception de l’activité mathématique), l’accent est mis sur la création des significations imaginaires par-dessus une base a-sensée, par extraction du magma etc. Plutôt que sur une compréhension qui occulterait la part de création de ce geste.

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