Toute ma vie étudiante, j’ai noué un amour vif et tout à fait bloqué, inhibé, aux bibliothèques. Parmi toutes, c’est encore la bibliothèque de mathématiques de l’École normale supérieure qui en a été l’objet. Les amis avec lesquels je m’y rendais pourraient sans doute témoigner de ce spectacle mi-grotesque mi-touchant, en tout cas mille fois répété, qui me voyait errer à travers ses rayonnages. Je déambulais au hasard, attiré ici par les acquisitions récentes, là par des collections complètes de manuels de mathématiques couvrant les différentes branches de la discipline. Je commençais à avoir une vue de l’existence de toute une gamme de sujets actuels ou passés, je me perdais aussi dans l’effort de classification réalisé par la communauté (par exemple dans la nomenclature de l’AMS) et fantasmais vainement l’effort nécessaire pour avoir des bases solides dans l’ensemble de ces branches. Sauf que jamais, ou presque jamais, je ne parvenais à faire plus qu’à lire une table des matières et quelques pages au plus. J’étais paralysé devant l’immensité de ce que je pourrais potentiellement lire, sans jamais accepter de lire un quelconque ouvrage en particulier ; chacun semblait à la fois insuffisant et insurmontable. Inutile de préciser que je n’ai pas réussi à tirer grand-chose pour mes connaissances mathématiques de cette attitude.
Le temps passant, cela dit, j’ai heureusement un peu appris à me sortir de cette paralysie – dont témoigne encore la poussière qui s’accumule sur les ouvrages de mathématiques acquis à cette période et pratiquement jamais ouverts. Tout récemment, j’ai enfin mis les pieds dans le réseau des bibliothèques municipales parisiennes et, si j’y retrouve le plaisir de la déambulation dans leurs rayonnages et catalogues en ligne, je parviens maintenant à m’engager effectivement dans les lectures qui en résultent – dont les billets des dernières semaines sont souvent la trace.
Par un hasard qui n’en est sans doute pas un, l’une de ces errances m’a menée vers la figure de Lucien Herr – en croisant en bibliothèque municipale la biographie de Daniel Lindenberg et Pierre-André Meyer Lucien Herr : le socialisme et son destin (1977) puis, dans la foulée, sur le mémoire Lucien Herr bibliothécaire d’Anne-Cécile Grandmougin (2011), deux textes sur lesquels je vais baser l’essentiel des notes ci-dessous. Le nom de Lucien Herr ne m’était que vaguement familier : le buste de l’ancien bibliothécaire de l’ENS trônait au sein de la bibliothèque de Lettres où je me hasardais parfois ; je lui savais un rôle dans le socialisme français de la fin du XIXème siècle sans plus de détail.
Esquissons, à très grands traits, ce rôle. Lucien Herr (1864-1926), après ses études de philosophie rue d’Ulm, devient très jeune bibliothécaire de l’ENS, poste qu’il occupera de 1888 à 1926 en se détournant, notamment, de toute carrière universitaire ou professorale. Ses travaux académiques resteront inachevés et non publiés. Monstre d’érudition, il conseille les jeunes normaliens dans une bibliothèque qu’il refaçonne en profondeur, notamment en renforçant significativement la place des sciences sociales en son sein. Herr est par ailleurs militant socialiste, auprès des allémanistes du POSR. Son érudition insatiable lui fait connaître aussi bien la pensée socialiste, dont le marxisme, que ses fondements et prédécesseurs philosophiques ou que les alternatives philosophiques dans la genèse de la pensée socialiste.
On attribue en général à Lucien Herr quelques hauts-faits dans l’histoire du socialisme français. Le premier est la conversion de Jean Jaurès au socialisme – le lien entre les deux hommes se fait lorsque Jaurès vient travailler à sa thèse au sein de la bibliothèque de l’ENS, et Herr parviendra à montrer que le socialisme constitue la conséquence logique et nécessaire des convictions républicaines de Jaurès. Le second, postérieur, est une autre conversion : celle de Léon Blum. Là aussi, conversion d’abord intellectuelle, puis engagement (discret) du jeune auditeur au Conseil d’État dans la campagne de l’affaire Dreyfus suite aux efforts de conviction de Lucien Herr. Car c’est le troisième grand crédit qui est porté au bibliothécaire : la coalition des intellectuels dans la cause dreyfusarde, notamment pour rallier à cette cause les socialistes. Herr tâche de les convaincre, contre les thèses guesdistes, que le socialisme passe par la défense de la vérité et de la justice dans l’absolu, et que stratégiquement le mouvement socialiste sortira renforcé que la défense du régime républicain menacé passe par eux et que par la même occasion l’Église et le parti militariste soient détachés de la République. Jaurès, là-encore, sera après l’effort de conviction de Herr, le héraut de cette ligne, qui débouche après l’affaire sur le soutien à la participation de Millerand au gouvernement Waldeck-Rousseau.
Voilà, pour aller vite, et en laissant de côté aussi bien son engagement ultérieur discret au sein de la SFIO que sa participation aux débuts du journal L’Humanité et bien d’autres points encore – les sources mentionnées ci-dessus y pourvoient bien plus en détail.
Lucien Herr est, à mon sens, emblématique de ce que la part idéaliste et individualiste du socialisme français a de meilleur. Je voudrais, dans les lignes suivantes, extraire quelques textes où peuvent se lire comment ces dispositions se traduisent dans la pratique et dans la pensée de Herr et de ceux qu’il influence – là-encore, Jaurès et Blum au premier chef.
Dans son action de bibliothécaire, Herr se garde de tout fétichisme. La bibliothèque à laquelle il travaille avec exigence est un outil pour permettre et inciter à l’activité intellectuelle des jeunes normaliens avec lesquels il veille à se mêler au quotidien.
“Je n’ai procédé ni en bibliomane, ni en collectionneur maniaque, mais j’ai donné tous mes soins à ce que pour tous les travaux, aujourd’hui plus différenciés et plus variés que jamais, que l’on entreprend à l’École, il y eût là les premiers, les meilleurs instruments indispensables. Je savais qu’il serait toujours impossible qu’on achevât un travail d’érudition spéciale avec nos seules ressources, mais je pensais qu’il devait être possible d’entreprendre et d’ébaucher, avec nos ressources, tout travail.”
Auprès des élèves, Herr joue un rôle d’orientation au sein de la bibliothèque et parfois, on l’a vu, amène au socialisme certains d’entre eux. Mais les témoignages recensés soulignent toujours l’absence de prosélytisme de sa démarche. Dans les rayonnages il ne s’agit pas de ne faire figurer que des auteurs socialistes ; chez les élèves il s’agit avant tout de les aider à parvenir au bout des idées qu’ils ont eux-mêmes en germe et qui les mènent parfois à des convictions similaires à celle de Lucien Herr. Dans son militantisme également, cette approche voisine de l’éducation populaire domine.
Sur le plan plus directement politique, l’affaire Dreyfus constitue une tentative (peu aboutie en pratique) pour réaliser sur la base d’idéaux communs de vérité et de justice une unité politique entre forces de gauche, au-delà des divergences de doctrine ou de stratégie.
On trouve des échos de ces dispositions dans quelques textes de Jaurès. Par exemple, dans Socialisme et liberté (1898) où Jaurès appuie sur l’importance de la liberté de pensée et soutient la thèse que le socialisme est un individualisme – et que l’individualisme bien compris doit être socialiste. “Mais quelle que soit la tendance de l’homme nouveau à s’agrandir de toute la vie humaine et de toute la vie du monde, c’est l’individu qui restera toujours à lui-même sa règle. C’est par un acte libre qu’il se donnera aux autres hommes ; il ne se laissera ravir par aucune violence le droit de se donner. Et il demandera toujours à l’univers comme aux hommes le respect de sa liberté intérieure. Il n’acceptera d’autre idéal suprême que celui qui, tout en assurant l’unité du monde, établira l’énergie, et consacrera l’autonomie des individus. En recevant du socialisme le droit absolu à la pensée libre et un droit indestructible de propriété, l’homme peut entrer dans la communauté sociale, il peut entrer aussi dans la communauté de l’univers ; il ne risque ni d’être absorbé ni de se dissoudre. Il est prêt à s’harmoniser à un système de forces toujours plus vaste, il est prêt à collaborer à une œuvre toujours plus lointaine et plus haute ; mais il reste un centre autonome de pensée et d’action ; il peut affronter la puissance de la communauté humaine et le mystère du monde. Il est à jamais impénétrable à toute force d’oppression ou de dissolution.”
À des lieues de lui, cet idéalisme de Jaurès sera souligné – dans ses forces comme ses faiblesses – par Trotsky dans son hommage posthume.
“Jaurès était un idéologue, un héraut de l’idée. L’idéologue ne se borne pas à s’adapter à la réalité, il en tire « l’idée » et il la pousse jusqu’aux extrêmes conséquences. Aux époques favorables cela lui donne des succès que ne pourrait jamais obtenir le praticien vulgaire ; mais cela lui prépare aussi des chutes vertigineuses lorsque les conditions objectives se retournent contre lui. Le « doctrinaire » se fige dans la théorie dont il tue l’esprit. Le « praticien-opportuniste » s’assimile des procédés déterminés du métier politique ; mais qu’il survienne un bouleversement inopiné et il se trouve dans la situation d’un manœuvre que l’adaptation d’une machine rend inutile. « L’idéologue » de grande envergure n’est impuissant qu’au moment où l’histoire le désarme idéologiquement, mais même alors il est parfois capable de se réarmer rapidement, de s’emparer de l’idée de la nouvelle époque et de continuer à jouer un rôle de premier plan.
Jaurès est un idéologue. Il dégageait de la situation politique l’idée qu’elle comportait et, dans son service de cette idée, ne s’arrêtait jamais à mi-chemin. Ainsi, à l’époque de l’affaire Dreyfus, il poussa à ses dernières conséquences l’idée de la collaboration avec la bourgeoisie de gauche et soutint avec passion Millerand, politicien empirique vulgaire qui n’a jamais rien eu et qui n’a rien de l’idéologue, de son courage et de son envolée. Dans cette voie, Jaurès ne pouvait que s’acculer lui-même à une impasse politique – ce qu’il fit avec l’aveuglement volontaire et désintéressé d’un idéologue prêt à fermer les yeux sur les faits pour ne pas renoncer à l’idée-force.”
L’importance de la liberté de pensée, de parole, par lesquelles se fait l’éducation pratique au socialisme, sont également des thèmes à la base de l’argumentation de Blum lors du Congrès de Tours, en 1920. Il s’oppose aux directives de la IIIème internationale en ces termes
“La [Représentation proportionnelle] n’avait d’autre sens dans notre Parti […] que, à l’intérieur de la conception centrale du socialisme, toutes les variétés de pensées et d’opinions étaient tolérées. Chacune de ces opinions, chacune de ces nuances avait sa part, sa juste part, sa libre part, dans l’élaboration de la pensée et de la volonté communes. Voilà ce que signifiaient ces dispositions, qu’il ne suffit pas de lire dans des statuts en disant : nous réviserons ceci, nous abrogerons cela. Ces idées tenaient à l’essence même de Parti ; et nous ne pouvons les faire disparaître sans transformer ce Parti dans son essence. Et l’action de ce Parti ? Quelle était-elle dans sa forme ? C’était une action d’éducation populaire et de propagande publique. Le Parti socialiste, dont l’espérance finale était de grouper sous son drapeau tous les travailleurs, s’adressait à ces travailleurs par des moyens de recrutement et de propagande publics. Il fondait des groupes et les ouvrait à tout le monde. Il faisait des réunions, des campagnes électorales, et essayait de toucher les électeurs. Voilà ce qu’est encore aujourd’hui, pour quelques heures, le Parti socialiste. Quel sera le parti nouveau que vous voulez créer ? Au lieu de la volonté populaire se formant à la base et remontant de degré en degré, votre régime de centralisation comporte la subordination de chaque organisme à l’organisme qui lui est hiérarchiquement supérieur ; c’est, au sommet, un comité directeur de qui tout doit dépendre, c’est une sorte de commandement militaire formulé d’en haut et se transmettant de grade en grade jusqu’aux simples militants, jusqu’aux simples sections. L’autonomie des groupes et des fédérations ? Les thèses vous disent que c’est une pure et simple hérésie. Il ne peut plus être question de cela dans l’organisme communiste. Donc hiérarchisation de tous les organes du Parti, de telle façon que tout organe dépende, par une subordination directe, de l’organisme qui lui est supérieur.”
Parmi les plumes du discours : Lucien Herr.
Le dernier terrain sur lequel je souhaite suivre cette attitude est dans l’exigence morale portée par Lucien Herr. Elle se lit à la fois dans son refus du prosélytisme, déjà évoqué ; dans une exigence d’agir et juger en conformité avec ses idéaux tout empreints de positivisme ; dans une modestie constante.
Sa lettre de candidature au poste de bibliothécaire de l’ENS (1887) qu’il occupera quasiment toute sa carrière s’ouvre ainsi de la sorte : “Je suis malheureusement d’une timidité inouïe. Vous me demandiez hier, avec votre infinie bienveillance, ce que je désire, ce que je rêve. Ma visite n’avait d’autre objet que de vous le dire, et je ne vous l’ai pas dit. […] Vous le savez déjà. Je vous l’ai écrit il y a plus de six mois. Tout mon rêve, toute mon ambition, c’est la bibliothèque de l’école.”
Dans une lettre plus tardive (1905) à son ami Charles Andler, Herr revient sur les multiples impasses de son travail et sur l’effort que lui demande cette exigence intellectuelle – qui n’est pas en elle même son moteur, qui se trouve plutôt dans une “curiosité vorace”, partant de “convictions trop sentimentales” qu’il veut “mettre en forme”.
“C’est ce qui me désole le plus, dans ma vie manquée. Je sais bien les services que j’ai rendus, et je n’ai pas besoin d’être consolé, mais je sais aussi tout ce que j’ai, vraiment, appris, su et compris – au moins à ma manière – de choses, et combien il est absurde que la collectivité ne puisse pas profiter de ces longues années de travail, et que d’autres soient obligés de les refaire […] Tu sais comment j’ai toujours travaillé, toujours sans continuité, par élans brisés par la vie pratique, par l’action, par les nécessités économiques de la vie, par les métiers. J’ai successivement abordé cent choses diverses, parfois par curiosité, mais le plus souvent pour donner une base plus solide à des convictions trop sentimentales, ou à des opinions philosophiques trop vagues et trop indécise. J’ai fait ce que j’ai pu pour fonder en raison le plus que j’ai pu mon système personnel de sentiments et de pensées. […] Sur chacun des sujets, gros ou petits, auxquels je touchais, par un besoin irrésistible, et par une curiosité vorace, je me suis vu chaque fois entraîné à pousser l’étude aussi loin que possible, à ne pas me contenter des choses toutes faites, à reprendre en mains les documents et à refaire le travail critique […] J’ai fait diverses spécialités, mais je n’ai jamais été spécialiste, et je me suis toujours tenu pour satisfait lorsque j’ai eu compris (ou cru comprendre) l’ensemble ou le détail qui m’avait arrêté ou séduit, et j’ai toujours négligé ensuite le matériel et l’appareil qui m’avaient permis d’aller jusqu’au point auquel je désirais atteindre. C’est ce qui fait que j’ai, aujourd’hui, sur beaucoup de sujets, des idées arrêtées, que je sais exactes, ou que je sais démontrables, mais que je ne suis plus capable de prouver, que je ne saurais plus prouver que si je refaisais tout un long travail dont presque tous les éléments sont aujourd’hui disparus de ma mémoire, et n’ont guère laissé de trace dans mes notes.”
J’évoquais dans un précédent billet la figure du refus de parvenir, comme me l’a fait découvrir Corinne Morel Darleux dans son Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce (2019). Lucien Herr en fut une superbe figure. Dans les mots d’Andler : “Son action anonyme fut une forme de sa pureté morale, de son refus de parvenir […] du refus qu’il opposait de tout son être aux titres, aux honneurs, aux avantages extérieurs qui eussent empiété sur son ombrageuse liberté.”
