Heureux qui comme Ulysse

L’aube étirait ses rayons dorés sur l’île. Les pins en bosquet projetaient leur ombre jusqu’au-delà du sentier, sur les blé encore verts. Ça et là, leurs racines avaient défoncé le chemin que l’on n’entretenait plus. Un de ses embranchements, plus loin, avait permis à des générations de descendre vers le port, avant que l’on ne prolongeât la route qui descendait de la ville après avoir desservi les manoirs d’Ithaque. Depuis le retour d’Ulysse, la prospérité avait été continue, et l’on avait eu besoin de voies plus larges et moins escarpées pour acheminer le grain, le vin épais et le miel. Le vieux sentier demeurait toutefois le parcours le plus direct pour rejoindre le vieux Laërte. Aux pas d’Ulysse sur le sol asséché répondaient le vacarme printanier des oiseaux en quête de compagnons. De l’arrière lui parvenait par moments le cri solitaire d’une vieille chouette.

Il n’a plus la force que je lui ai connue autrefois. Les années qui s’accumulent. Pas les années : il était bien fort encore quand je le retrouvai à mon retour. Treize poiriers quarante figuiers six pommiers. Dix pommiers. Lui bêchant. Le soleil qui cuisait la peau. L’ombre ici, fraîche encore. Couper par le bosquet – trop pentu, on s’y romprait les os. Pas grand chose ces arbres, mais ça suffit pour dévorer son chemin. Même au plus profond, on en ferait pas de grandes œuvres. Le lit, l’olivier : oui. Les mains qui couraient sur les anfractuosités du bois. Ce matin encore. A l’agora, on voulait du bois pour assembler de nouveaux navires. Tous s’empressent, on n’obtient rien à la hâte. Font des erreurs par la peur. Le cheval – ils puaient la frousse. Alors. Aucun pour rester, aucun qui voulait vraiment sortir. Coincés. Mais la ruse marchait car la guerre avait été longue. Le temps joue pour le patient. Enfin. Préparer tout de même une hécatombe demain pour ceux qui partiront. Qu’ils reviennent. Des années peut-être. Pas les années, non : les dieux le gardaient pour me rendre à lui. Quel besoin aujourd’hui ? Bien d’autres. Télémaque. Moi-même ? Le comble. Aider Laërte toutefois. Le verger toujours resplendissant. Treizepoiriersquarantefiguiers. Dix pommiers. Et tous les autres. Le vin doux qu’on tire de la vigne et qu’on mêle au cratère. Immense cavité creuse, on tourne on tourne. On bois. Un pieu. Arrivée : pas du tout ? Le port. L’embranchement, j’ai du le manquer plus tôt.

Sur l’embarcadère, on chargeait et déchargeait les vaisseaux. Éole faisait courir une brise inoffensive. À l’est, les navires partaient qui pour Pylos, qui pour Lacédémone, sous un soleil qui ne tarderait pas à éblouir les équipages. Le regard d’Ulysse se promena de ceux-ci vers les longues grèves, s’attarda sur leurs rocs, puis remonta vers les hautes falaises qui bordaient l’île. Il rebroussa chemin et repartit par où il était arrivé.

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