Depuis que j’ai commencé à m’impliquer au sein d’Europe Écologie Les Verts, c’est une phrase qui revient régulièrement sous cette forme ou une autre : “Le parti ne réfléchit plus, ne pense plus, ne produit plus de nouvelles idées”, etc.
Prenons simplement les textes du Congrès de 2022 pour nous apercevoir des discours dans lesquels cette idée est enchâssée :
- Chez le Printemps écolo, on regrette que “En amont de la campagne présidentielle 2022, notre parti n’a pas suffisamment organisé la mobilisation ni la production d’idées, qu’il n’a pas suffisamment construit le lien avec les associations, les ONG, le monde intellectuel et scientifique, le monde culturel, les syndicats, les mouvements sociaux” ;
- Chez Ce Qui Nous Lie, on veut “Un parti qui travaille avec la communauté scientifique et intellectuelle” ;
- Chez La TERRE, nos luttes, on appelle à “renforcer les liens avec le monde intellectuel, syndical et associatif en redynamisant le Conseil programmatique, lieu d’articulation entre ces mondes, le travail des commissions thématiques” et à “s’appuyer sur la Fondation de l’écologie politique”, à “diffuser et vulgariser leurs travaux”.
- Dans l’organisation des États généraux de l’écologie politique, on souligne le caractère “hétéroclite” de “l’idéologie de l’écologie politique” qui peine à “structurer l’ensemble sous une ligne directrice”, ainsi que “la perte [partielle] de l’imaginaire utopique” ;
- Presque à l’inverse, le texte pour l’écologie populaire oppose “notre langage même, relevant d’une approche davantage thématique et intellectuelle que concrète et pragmatique”.
Cette musique a un air pour le moins familier, et pour cause : des discours assez similaires sont tenus depuis longtemps pour d’autres partis que le parti écologiste. On trouve facilement, un peu au hasard, dans le champ médiatique des éditos de cette veine (par exemple pour parler de l’état du Parti Socialiste il y a quelques années).
Plus intéressant, à mon sens, c’est également un thème qui apparaît assez clairement pour parler du Parti Socialiste comme du Parti Communiste dans les années 1970-1980. En suivant cette période, on peut comprendre à la fois les rôles qu’endossait l’activité théorique dans ces partis, ses transformations et sa dépréciation au cours du temps.
Dans le cas du PS, l’étude de Karel Yon Que faire de la théorie au Parti socialiste? retrace le parcours du groupe “Convergences socialistes”, issu du PCI lambertiste et structuré autour de Jean-Christophe Cambadélis. Dans la matrice marxiste, la pratique politique est le lieu de réconciliation de la théorie et de la pratique que la société capitaliste a divisé socialement. La pratique théorique permet d’abord, au sein du PCI, à ce groupe en grande partie présent dans le syndicalisme étudiant et le monde universitaire donc symboliquement dominés dans une organisation ouvriériste, de se regrouper. Cette activité théorique va servir, ensuite, à justifier la rupture avec le PCI et le mouvement vers le PS. Déjà, à l’époque, cette arrivée va permettre une mise en scène d’un “retour des intellectuels” à un Parti Socialiste qui s’en serait éloigné. L’activité théorique, incarnée dans la production éclectique de la revue Époque, sert à la fois de convertisseur du capital politique accumulé avant l’entrée au PS, de maintien de la visibilité du groupe et de celle de son contrôle de l’UNEF-ID, de contestation du monopole de la référence théorique au marxisme (revu sous une forme plus universitaire, plus ésotérique) à des dirigeants opposés au courant mitterandiste (Chevènement, Poperen)… Le succès de l’opération est en bonne partie dépendant d’une distance avec le champ intellectuel : “la moindre attention des intellectuels aux enjeux partisans permet d’investir dans cette entreprise des ressources théoriques dont la valeur, soumise au strict contrôle du champ intellectuel, serait plus incertaine”.
Le rôle de la théorie est exacerbé dans le cas du Parti Communiste, que l’on peut suivre dans l’ouvrage de Frédérique Malendri Intellectuels Communistes (à ce stade, je n’en ai pris connaissance que très partiellement). L’activité théorique y est liée à la place centrale de la référence au marxisme-léninisme (et à sa propre prétention scientifique), et à la “règle immuable : une stratégie doit être en accord avec la pierre de touche que constitue le marxisme-léninisme, faute de quoi le PCF sombrerait dans “l’opportunisme”. […] Cette caution théorique, cette obsession de la scientificité, sont ce qui distingue les partis communistes des autres institutions partisanes, sans doute parce que leur finalité – l’avènement d’une société sans classes – n’est jamais présenté comme une idée régulatrice mais comme la résultante inéluctable de l’évolution économique et sociale. Il est alors nécessaire que les intellectuels “bricolent” constamment cette adéquation entre les stratégies et le marxisme-léninisme”. Cet enjeu va à la fois délimiter des individus, les intellectuels, en charge de cette activité, et leur dessiner un rôle prescrit de “conseiller du prince”, qui doit “servir la ligne sans jamais contester le monopole de sa définition par les politiques”. La production de la revue Nouvelle Critique est ainsi strictement contrôlée par le Comité Central du PCF par un ensemble riche de processus observables au quotidien : la composition des équipes dirigeantes, le troc entre capital politique (confidences, commentaires, informations normalement inaccessibles aux intellectuels de la revue) et intellectuel (possibilité pour des membres de la rédaction moins reconnus de faire en partie leur métier d’intellectuel dans la revue), loyauté tacitement endossée dans l’accès à des responsabilités… Parfois brutale dans les moments de crise, cette autorité est la plupart du temps consentie, et finement analysée, par les intellectuels communistes. Cette intense activité théorique va servir en grande partie à fournir une légitimité à la stratégie d’union de la gauche du début des années 1970. Suite au revirement stratégique à partir de 1977, la direction du PCF va laisser la critique s’installer dans la revue, pour l’assigner à un positionnement infamant en hétérodoxie et en jouant la déconnexion entre intellectuels et réalités politiques, avant de liquider la revue et cet espace de production intellectuelle.
Je me suis un peu étendu sur ces deux exemples, je pense qu’ils serviront à l’avenir sur d’autres réflexions, mais revenons-en maintenant aux écologistes. Qu’est-ce qui est dit dans ce constat de la perte d’activité intellectuelle ? Nous n’avons pas de théorie centrale semblable à celle des partis marxistes-léninistes, dire que “nous ne réfléchissons plus” peut difficilement être compris comme la disparition des références au marxisme ou à une autre idéologie structurante. La formule me semble en fait être, comme souvent, un bricolage permettant de regrouper plusieurs discours et processus distincts.
D’abord, de façon assez ordinaire, c’est d’abord une critique de minoritaires : dire “qu’on ne réfléchit plus”, c’est pointer les responsabilités dans la situation de la direction sortante et en souligner la faiblesse dans la structuration intellectuelle du mouvement – ce n’est pas un hasard si la critique est plus explicitement formulée par les deux principales motions minoritaires (Printemps et TERRE).
Une seconde ligne de division, assez liée, pouvant s’y articuler est celle entre parti et élus : dire “qu’on ne réfléchit plus”, c’est faire le procès en notabilisation du parti – critique ayant sa force sur le fond dans un parti construit notamment sur la critique de la bureaucratisation, revendiquant faire de la politique autrement ; elle sera en tout cas d’autant plus stratégique pour des groupes disposant de faibles effectifs d’élus.
Car, en effet, le parti écologiste et sa sociologie a évolué au cours du temps d’une façon qui intéresse notre discussion, ce dont on peut se convaincre en comparant la situation décrite par Guillaume Sainteny en 1990 (L’élite verte : atypisme provisoire ou préfiguration d’un nouveau personnel politique ?) à la situation contemporaine décrite par Vanessa Jérôme (Militer chez les Verts). Le parti de 1990 est atypique, au sein des organisations politiques de ce point de vue : sur-représentation du monde intellectuel, et structuration à rebours des hiérarchies légitimes dans la compétition politique (forte présence des formations scientifiques, peu d’élites vertes passées par les “écoles du pouvoir” socialisant à l’État, peu de professionnels de l’État et du droit…). Cette situation n’est pas tout à fait résorbée, mais la situation contemporaine, avec les progrès électoraux des écologistes, a structuré un personnel en partie plus classique – notamment par la filière décrite par Vanessa Jérôme des collaborateurs d’élu-es, souvent issus de parcours en sciences politiques, droit ou administration territoriale. Je pense que l’on peut entendre dans ce “On ne réfléchit plus”, pour partie un “on ne réfléchit plus comme avant” marque de la redistribution des cartes dans l’univers intellectuel même du parti.
Dans le même temps, si “le parti ne réfléchit plus”, c’est aussi que, dans la conduite de cette activité théorique et intellectuelle, il connaît une concurrence de plus en plus marquée. D’une part, là encore décrite par Vanessa Jérôme, la production programmatique fait l’objet d’une concurrence entre instances du parti et équipes de campagnes construites autour d’un-e candidat-e. De l’autre, les évolutions du champ académique rendent de plus en plus faibles les prétentions du parti à attirer l’activité d’universitaires : la compétition interne au monde universitaire est significativement accrue par rapport aux années 1970-80, l’activité universitaire liée aux enjeux de l’écologie politique est sortie des marges (voir, par exemple, la place prise par ces questions dans les programmes de recherche portés par Sciences Po), les capacités du parti à soutenir financièrement des trajectoires de déplacement du champ universitaire vers les champ politique (par l’édition de revues, par exemple) paraissent bien maigres, etc. On notera, dans les premiers exemples donnés plus haut, qu’il s’agit toujours de faire le lien avec un univers intellectuel perçu comme extérieur. Les cas récents d’intégration dans le discours écolo de références théoriques sont rares, j’en vois essentiellement deux : la référence à l’écoféminisme et à la formulation du projet écologiste comme lutte contre les dominations d’une part, de l’autre la référence à la constitution d’une “nouvelle classe écologiste” dans le sillage de Bruno Latour.
Un dernier point qui me semble intéressant, c’est ce qu’évacue cette formule. De fait, il existe une activité intellectuelle, programmatique, notamment au sein des commissions thématiques (toujours soulignées comme inégalement actives, bien sûr). Mais ce n’est pas ce point qui est mis en discussion : en réalité, la figure de l’expertise n’est à mon sens pas très contestée – c’est une activité d’un autre ordre qui est regrettée.
J’achève pour aujourd’hui ce tour d’horizon, je reviendrai plus tard sur des façons d’envisager en pratique cette activité théorique d’une façon qui soit cohérente avec les valeurs d’un mouvement écologiste : on a vu dans les exemples historiques que cette question engageait celle des rapports entre politique, science, vérité d’une part, entre théorie et pratique d’une autre, ou encore celle des rapports sociaux à l’œuvre dans la galaxie écolo. Autant de points sur lesquels les bases de réflexion pour l’écologie politique diffèrent potentiellement des constructions marquées par le marxisme. En tous les cas, j’espère au moins que ce premier aperçu permet de dissiper une volonté nostalgique de rétablir un état de l’écologie politique et de la production intellectuelle déjà passé depuis longtemps – c’est la condition pour que cette question s’appuie sur des forces réelles et ne soit pas simplement un instrument tournant à vide dans la distribution du pouvoir au sein des élites politiques vertes.
