
La conférence de Dartmouth, en 1956, est traditionnellement considérée comme le moment fondateur du programme de recherche en Intelligence artificielle. Elle marque, en particulier, l’apparition du terme : celui-ci désigne l’ambition de « décrire toute caractéristique de l’intelligence ou faculté d’apprentissage de telle manière qu’une machine puisse la simuler » qui réunira, pendant deux mois d’été, une vingtaine de chercheurs. Ceux-ci proviennent d’horizons académiques divers : mathématiques, informatique, neurosciences, économie… Malgré cet éclectisme, l’audience est en revanche exclusivement masculine.
Cette situation n’est ni un hasard, ni le seul résultat d’un monde de l’informatique insuffisamment féminisé en général : dans les années 1950, une grande part du travail informatique est encore féminin. On propose de replacer ce moment fondateur dans l’histoire des dynamiques de genre au sein de l’informatique, ce qui permettra d’établir deux constats :
- Le projet de l’intelligence artificielle naît, au sein du champ informatique, de l’une des positions les plus masculines ;
- Ce projet garde, dans son horizon, son intention, la marque de cette position masculine et contribue à son renforcement à l’intérieur du champ informatique.
Replaçons dans un temps long les évolutions de la division genrée du travail dans le champ du calcul et de l’informatique (computing)[1]. Entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle, le travail de bureau évolue de rôles masculins – vu notamment comme une période d’apprentissage de la gestion d’entreprise – vers une large féminisation. A mesure qu’émergent des computing offices, le rôle des femmes dans l’exécution des multitudes de calculs nécessaires aux traitements d’informations devient prépondérant : les premiers ordinateurs modernes sont des groupes de femmes [2]. Dans les années 1940-1950, le secteur est alors, parmi les secteurs d’ingénierie, l’un des plus féminisés, avec un progrès marqué jusqu’au milieu des années 1980. A partir de là, un reflux – lui aussi unique en la matière – se marque. La masculinisation s’appuie sur une professionnalisation et une institutionnalisation se faisant au détriment des femmes : conditions de diplômes auparavant absentes, création d’associations d’informatique n’intégrant pas les métiers de saisie très largement féminins… Dans le même temps, le champ construit une image publique encore plus genrée que ses pratiques réelles, avec l’émergence d’une culture nerd extrêmement masculine ; cette construction d’identités masculines liées à l’informatique accentuera ainsi cette dynamique.
Pour autant, si l’on revient aux années 1950, la part relativement importante de femmes ne doit pas faire perdre de vue une forte stratification sociale et une division genrée du travail dans le domaine. Sa représentation idéale peut être trouvée par exemple dans les années 1940 chez Goldstein et Von Neumann : d’un côté un travail théorique, celui de l’analyste, du scientifique (head work), chargé de concevoir les suites d’instructions à mettre en œuvre ; de l’autre le travail pratique de saisie (coder) conçu comme une activité statique de traduction / transcription. Cette opposition entre théorie et pratique se superpose aux rôles de genre : les planners sont des hommes, les coders des femmes[1]. En réalité cette division tient assez mal : les premiers ordinateurs nécessitent un sens pratique considérable et une somme d’optimisations et de « trucs » pour faire fonctionner même des procédures simples, compte tenu par exemple de leurs contraintes de mémoire. Une figure du programmeur, « bidouilleur » proche de l’artisan, émerge alors comme alternative à celle de l’analyste, mais elle constitue plutôt un pôle alternatif d’organisation de la masculinité dans le domaine qu’une remise en cause de celle-ci.
Cette distribution des rôles selon le genre se lit également dans la sphère académique : les taux de féminisation, à cette époque aussi, décroissent avec le niveau d’étude ; le monde des chercheurs, titulaires de doctorats, en informatique est sur-masculinisé par rapport au monde de l’informatique dans son ensemble. Or, c’est précisément dans ce contexte que se forme le programme de l’intelligence artificielle : on le disait, au sein de l’un des espaces les plus masculins dans le champ de l’informatique.
Le point suivant est de montrer que le projet de l’intelligence artificielle tel qu’il se formalise à ce moment-là porte la trace de cette position et de sa structure de genre. On se contentera, ici, de revenir au contenu de la Proposition d’août 1955, rédigée par John McCarthy, Marvin Minsky, Nathaniel Rochester et Claude Shannon, dessinant les contours de la conférence de l’été suivant.
Un premier axe d’analyse rejoint des travaux d’épistémologie féministe et souligne la masculinité de l’idéal d’intelligence proposé par ces fondateurs. Pour Alison Adam, qui commente l’histoire de l’IA jusque dans les années 1990 [3], ces systèmes tentent d’imiter non pas des capacités humaines, mais des capacités correspondant à un idéal masculin, celui de l’Homme de Raison (suivant la théorisation de Genevieve Lloyd [4]) – en occultant précisément les parts de l’intelligence articulées à des normes de féminité. Par exemple, l’intelligence artificielle porte pour Alison Adam (qui écrit depuis une période marquée avant tout par les approches symboliques) une attention disproportionnée aux capacités de manipulation symbolique et propositionnelle.
Le modèle de l’intelligence garde ainsi la trace des caractéristiques de ses fondateurs, tous des hommes. La remarque est proche de celle de Robert Wilensky : « Ils étaient intéressés par l’intelligence et avaient besoin de commencer quelque part. Alors ils ont cherché autour d’eux qui étaient les personnes les plus intelligentes : évidemment, c’était eux. Ils étaient tous mathématiciens de formation, et les mathématiciens font deux choses : ils prouvent des théorèmes et ils jouent aux échecs. Alors ils se sont dit : bon, si ça prouve un théorème ou si ça joue aux échecs, ça doit être intelligent ». Et, en effet, les axes de travail pour la Conférence font la part belle aux programmes de jeu d’échec et aux machines mathématiques pour la démonstration de théorèmes.
A cette première approche, passant par le caractère masculin des idéaux de l’intelligence encodés dans le programme de recherche de l’IA, on peut ajouter une lecture complémentaire : c’est que le projet de l’IA renforce, dans la situation sociale des années 1950, la position de l’analyste, occupée par des hommes. Le point important est dans la définition même de l’ambition de l’IA : il s’agit de « décrire toute caractéristique de l’intelligence ou faculté d’apprentissage de telle manière qu’une machine puisse la simuler ». Il ne s’agit pas juste de simuler toute caractéristique etc. mais bien de décrire afin de simuler : la position est ici clairement celle de l’analyste, du head work dont le travail de description doit atteindre de nouvelles capacités ; c’est précisément ce rôle qui est celui des hommes dans l’informatique des années 1950.
[1] Une position intermédiaire existe également, celle des opérateurs ayant un rôle de manipulation des machines au-delà du travail de saisie. Selon les organisations, ce rôle est attribué à des hommes ou des femmes, sans forcément que cela en fasse, à un endroit donné, un rôle mixte.
Références
[1] T. J. Misa, « Gender Codes: Why Women Are Leaving Computing », Wiley-IEEE Press, 2010.
[2] S. Brahnam, M. Karanikas, et M. Weaver, « (Un)dressing the interface: Exposing the foundational HCI metaphor “computer is woman” », Interact. Comput., vol. 23, no 5, p. 401‑412, sept. 2011, doi: 10.1016/j.intcom.2011.03.008.
[3] A. Adam, « Constructions of gender in the history of artificial intelligence », IEEE Ann. Hist. Comput., vol. 18, no 3, p. 47‑53, 1996, doi: 10.1109/MAHC.1996.511944.
[4] G. Lloyd, « The Man of Reason », Metaphilosophy, vol. 10, no 1, p. 18‑37, 1979.
