Bric-à-brac #1

1er février 2023 – Écriture, vidéosurveillance et retraites

Comme un goût de retour aux fondamentaux cette semaine. J’ai relu quelques exemples de la chronique tenue par John Baez (le mathématicien, pas la chanteuse – même s’ils sont cousins) dans les années 1990-2000 : This Week’s Finds (in Mathematical Physics). Ces textes, considérés parfois comme un des ancêtres des blogs en ligne à l’époque d’Usenet, compilent les lectures de J. Baez, partagent les idées fortes, mettent en relation avec d’autres textes connus de lui, ouvrent des discussions scientifiques… Le tout avec, toujours, la marque très enthousiaste de Baez – qui réunit une curiosité insatiable (théorie des catégories, physique quantique, musique, climatologie… tout y passe), beaucoup de sens pédagogique, de la modestie (c’est un compte-rendu situé de lectures qui ne prétendent ni à l’exhaustivité ni “à ce qui s’y trouve soit plus intéressant que ce qui est laissé dehors”) et parfois un peu de malice (voir son Crackpot Index pour évaluer les théories révolutionnaires fumeuses).

Comme j’aime assez ce style, un peu comme j’aime la littérature de carnets ou de correspondances, je tente de le reprendre à mon compte en partageant dans ce “Bric-à-brac” mes propres navigations dans des littératures assez hétérogènes.

Ce sont des traits assez semblables qui sont donnés de Bruno Latour par Morgan Meyer dans AOC (Écrire, décrire, faire rire : les « petits gestes » de Bruno Latour). L’écriture est d’abord vue comme une pratique, et cette pratique est au cœur de la transmission auprès des jeunes chercheurs. D’abord, toujours selon Latour, car “On pense ce qu’on écrit, on n’écrit pas ce qu’on pense” – le travail d’écriture est mêlé au travail d’enquête de façon inséparable. Mais aussi car elle ne peut pas être abordée sans considérer simultanément des dispositifs techniques qui la permettent. Aussi les conseils de Latour sont nombreux sur le nombre et l’usage des carnets (voir par exemple ces extraits de Changer de société – refaire de la sociologie).

On trouve dans la philosophie antique – notamment dans celle analysée par Foucault autour du souci de soi dans les derniers tomes de l’Histoire de la sexualité, ou encore dans L’écriture de soides thèmes similaires. La visée en est cependant différente : dans le cas de Latour, c’est d’abord la construction d’une certaine scientificité du texte, tandis que la visée antique est celle de la constitution de soi-même comme sujet moral et rationnel.

On ne s’éloigne pas beaucoup avec la suite : après m’être cassé les dents à tenter directement d’appréhender des notions trop poussées de théorie des catégories et des faisceaux dans Categories and Sheaves (Masaki Kashiwara & Pierre Schapira, Springer Berlin, Heidelberg, 2005), je suis reparti à la base avec la référence la plus courante en théorie des catégories : Categories for the working mathematician (Saunders Mac Lane, Springer New York, NY, 1978). Je ne crois pas qu’il y ait de raccourci – si je veux mobiliser ces concepts (comme je l’indique ici ou ), il va falloir passer un moment à en fréquenter les objets et construire les bonnes images mentales. Je relève cette semaine, où je revoyais des bases, deux remarques données dans les notes historiques :

  • Il y a une part de malice (“a pleasure of purloining words from the philosophers”), là-encore, de la part des mathématiciens qui piochent leurs mots imposants dans la tradition philsophique (les “catégories” d’Aristote ou Kant, les “foncteurs” de Carnap) ;
  • Le fait que la notation f: A \rightarrow B pour une fonction est une création récente, des années 1940. Avant, on utilisait plutôt des notations du style f(A)\subset B. La capacité à penser sous forme de diagramme – omniprésente dans la théorie des catégories – était loin d’être évidente avant cela. C’est assez intéressant du point de vue de l’évolution de ce qu’on considère important dans une fonction, et plus généralement en mathématiques. On peut prendre par exemple le texte la pensée des fonctions chez le philosophe du langage Gottlob Frege pour voir que l’accent est d’abord mis sur le fait qu’une fonction est un outil de calcul, capable d’assigner des valeurs à des arguments – l’accent est bien mois mis sur la mise en relation de deux espaces.

Sur un tout autre registre, on a également beaucoup parlé d’intelligence artificielle pour la vidéosurveillance cette semaine.

D’abord, parce que l’examen du projet de loi JO 2024 fait son chemin – adopté hier par le Sénat en première lecture, il arrive désormais sur le bureau de l’Assemblée nationale. On peut trouver des analyses sur le sujet du côté de la Quadrature du Net, du Club des Juristes

Pour résumer : l’article 7 du projet de loi crée un cadre juridique exceptionnel permettant “à titre expérimental et jusqu’au 30 juin 2025, à la seule fin d’assurer la sécurité de manifestations sportives[…]” de réaliser “des traitements algorithmiques [d’images collectées au moyen de systèmes de vidéoprotection] ayant pour unique objet de détecter, en temps réel, des évènements prédéterminés susceptibles de présenter ou de révéler [des risques de terrorisme ou d’atteinte graves à la sécurité des personnes]”. Les traitements les plus habituellement critiqués (identification biométrique, reconnaissance faciale) sont exclus, l’utilisation limitée à un “signalement d’attention” ne pouvant définir seul une décision individuelle – en ligne avec les projets de réglementation IA au niveau européen.

Il y aurait beaucoup à dire sur le sujet – les sénatrices et sénateurs écologistes ont notamment porté avec un succès variable des amendements pour confirmer le caractère temporaire de ce cadre, pour renforcer la centralité de la CNIL dans le contrôle de ce dispositif ou pour assurer l’information du public. Je voudrais très rapidement commenter chacun de ces points :

  • Sur le caractère temporaire : les régimes d’exception font tout de suite retentir de nombreuses sonnettes d’alarme – nous sommes familiers du glissement de dispositions temporaires dans le droit commun, en particulier en matière de sécurité. Dans le cas présent, il faut aussi suivre la voie “technique” de ce pied dans la porte. J’aurai l’occasion d’y revenir, mais il y a un jeu de renforcement mutuel entre d’une part la dynamique d’acquisition systématique de nouvelles données – dont, par exemple, la vidéosurveillance – et la dynamique d’intensification dans l’exploitation des données existantes. Si on examine la façon dont se constituent les problèmes de recherche en IA, on trouve souvent une idée dans la veine “face au déluge de nouvelles données, on peut extraire telle nouvelle information intéressante” ; à l’inverse, lorsque des capacités de traitement importantes existent, elles sont utilisées pour justifier des déploiements plus massifs de capteurs. Notre capacité à limiter effectivement les usages des données – comme on le voit avec le RGPD – me semble encore balbutiante et l’on doit garder cette dynamique amplificatrice bien en tête ;
  • Sur la centralité de la CNIL : l’organisation a récemment annoncé renforcer ses capacités opérationnelles d’évaluation des systèmes IA et de conseil à la puissance publique en la matière, là-encore préfigurant le rôle qui pourrait lui être dévolu dans la transposition du règlement européen ;
  • Sur l’information du public : l’enquête de StreetPress sur le recours à la vidéosurveillance à Reims rappelle que c’est une exigence loin d’être acquise dans la pratique.

Je terminerai avec quelques lectures du côté de la réforme des retraites – alors que la mobilisation s’est renforcée hier (police comme syndicats annoncent une hausse du nombre de manifestants, à 2,5 millions selon la CGT et 1,12 selon la police). Trois papiers avec des angles intéressants :

  • Le décryptage de la stratégie de l’intersyndicale par Rapports de Force.
  • Une synthèse des arguments couplant cette réforme des retraites aux enjeux écologiques par Reporterre (en plus des nombreuses injustices de la réforme largement détaillées par ailleurs) : alimentation d’un productivisme délétère, renforcement de la retraite par capitalisation alimentant les actifs fossiles, affaiblissement du monde associatif…
  • La note du collectif “Nos Services Publics” sur le projet de loi. Elle fait apparaître que les hypothèses sous-jacentes aux projections de déficit du système de retraite sont celles d’une stabilité de l’effectif des fonctionnaires et d’une perte de pouvoir d’achat réel de 11% sur le quinquennat (on gèle tout) : soit une austérité massive est prévue et non annoncée, soit le déficit est artificiellement sur-évalué de plusieurs milliards d’euros.

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