Une vue catégorique sur le pouvoir – Esquisse #1

La discussion sur les affordances politiques fait de nouveau apparaître ce que je suggérais également dans la discussion sur le local et le global : parler de pouvoir et de domination fait appel à des intuitions et un registre de langage “géométrique”, dans le sens général et abstrait qu’a pu prendre la géométrie contemporaine, et utiliser le langage de la théorie des catégories (puis, peut-être, des faisceaux, des topos…) fournit un cadre abstrait permettant d’outiller ces tentatives.

Je voudrais poser de premières bases d’une telle formalisation : comment on traduit les relations et configurations de pouvoir dans un langage catégorique, comment certaines des questions et opérations posées ici correspondent à des constructions abstraites classiques dans ce cadre. Pour l’instant, on reste dans des considérations assez élémentaires et des jeux de définition, puisque l’on n’a encore amené que très peu de contenu empirique ou substantiel sur le pouvoir. Mon espoir est qu’en faisant ce travail théorique préalable, on puisse répercuter le plus largement possible ce qu’on amènera ensuite de substantiel et en tirer les énoncés les plus forts, mais pour l’instant cela demeure ce que Grothendieck appellerait “les tâtonnements foireux d’un travail de découverte” (Récoltes et semailles, Travail et découverte – “Les inavouables labeurs”)

Commençons, donc, par ce qui a toujours été notre unité de base : la relation de pouvoir. Pour l’instant, on ne dit rien de son contenu, à part qu’elle est une relation orientée entre deux acteurs A et B.

En général, deux acteurs peuvent être reliés l’un à l’autre par de multiples relations de pouvoir, dans un sens comme dans l’autre. C’est le cas cité par Foucault en exemple pour différencier relations de pouvoir et domination : “Prenez par exemple les relations sexuelles ou amoureuses : exercer du pouvoir sur l’autre, dans une espèce de jeu stratégique ouvert, où les choses pourront se renverser, ce n’est pas le mal ; cela fait partie de l’amour, de la passion, du plaisir sexuel” (L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté).

Pour le moment, je vais garder une notion très large d’acteurs : êtres vivants humains ou non, institutions, objets techniques, groupes d’acteurs… J’en rediscute un peu ci-dessous, c’est peut-être un des points qu’il faudra faire évoluer, mais c’est en tout cas un présupposé qui réduit l’ampleur de ce qui est supposé lorsque l’on indique que les relations de pouvoir se font entre deux acteurs.

En faisant ça, cependant, on peut naturellement parler du fait que les relations de pouvoir sont souvent médiées. Pour reprendre l’exemple du féminicide à l’arme de chasse : le pouvoir d’un homme H sur sa femme F passe par la sécurisation de l’accès à une arme A par l’homme, arme elle-même en capacité létale vis-à-vis de la femme.

Autrement dit, l’enchaînement de ces deux relations (H \rightarrow A et A \rightarrow F) en définit une nouvelle (H \rightarrow F), qu’on écrit sous la forme de diagrammes commutatifs (c’est-à-dire que tous les chemins à travers ce diagramme sont équivalents).

Insistons : cela signifie qu’on ne retient pas uniquement les “relations de pouvoir directes” – pour peu que cette expression ait un sens – et l’on peut parler de façon cohérente du pouvoir de l’homme sur la femme et l’analyser parmi l’ensemble des relations de pouvoir entre eux tout en étant capable d’indiquer que cette relation est obtenue par l’intermédiaire d’autres objets. Un autre exemple serait la médiation par un acteur central dans la configuration de pouvoir – typiquement la médiation par l’État, lui-même en situation de pouvoir sur de nombreux acteurs, et le droit d’un certain nombre de relations de pouvoir.

On peut aussi parler des relations de pouvoir sur soi-même (A\rightarrow A), ce dont on aura vraisemblablement besoin pour parler d’autonomie, sans les couper de l’insertion dans la configuration de pouvoir d’ensemble.

On va distinguer une première relation de pouvoir particulière, nommée id_A : A \rightarrow A (ou identité de A), qui correspond simplement au fait qu’un acteur “est lui-même”. La propriété importante est que, pour toutes relations de pouvoir f : A\rightarrow C et g : B \rightarrow A, on a les égalités diagrammatiques :

Tous les éléments sont donc réunis : nos relations de pouvoir répondent aux axiomes définissant une catégorie \mathcal{C} (notre configuration de pouvoir), dont les objets sont les acteurs et les “morphismes” les relations de pouvoir. On note Hom_{\mathcal{C}}(A,B) les relations de pouvoir de A sur B dans cette configuration.

Vu le formalisme très large qu’on a retenu, il faut également que l’on ne dote pas indûment les acteurs d’un pouvoir qu’ils n’ont pas : certaines relations de pouvoir sont triviales. Par exemple : détenir un titre de propriété sur son logement peut certes peupler une relation de pouvoir vis-à-vis de l’État, et l’État lui-même peut mobiliser ses services pour l’inspection sanitaire d’un restaurant, mais le chaînage des deux n’aura que peu d’effet. On va donc distinguer, pour tous acteurs A, B, une relation nulle 0_{AB} : A \rightarrow B. Ces relations nulles sont telles que les diagrammes suivants commutent toujours. (passer par une relation de pouvoir nulle donne une relation de pouvoir nulle).

La question mentionnée plus haut de “qui considérer comme un acteur” – et en particulier de restreindre aux seuls êtres humains cette qualification – se formule assez naturellement dans ce contexte : on peut toujours, dans une configuration de pouvoir \mathcal{C}, considérer la sous-configuration (sous-catégorie) \mathcal{D} où l’on conserve seulement les acteurs humains et l’ensemble des relations de pouvoir entre eux : Hom_{\mathcal{C}}(A,B) = Hom_{\mathcal{D}}(A,B). Simplement, il sera plus difficile de faire apparaître des “factorisations” comme au-dessus. Dit autrement, on considère la sous-catégorie pleine restreinte à certains acteurs.

C’est un premier exemple de jeu entre différentes catégories. Un deuxième exemple était présent dans la discussion sur les affordances politiques, où l’on distinguait entre une catégorie faite de “toutes les relations théoriquement possibles” et une sous-catégorie (non-pleine) des relations effectivement réalisées.

L’autre, et sans doute principal, endroit pour cela, je n’en ai pas encore trouvé la meilleure formulation : c’est pour parler de la dynamique des configurations de pouvoir – dont on a besoin pour parler des états de domination. Dans l’idée, partant d’une configuration de pouvoir \mathcal{C} et d’un acteur A, on veut pouvoir indiquer sa capacité à nouer / dénouer de nouvelles relations de pouvoir – ou plus largement à altérer la configuration de pouvoir. Cela peut par exemple prendre la forme d’un ensemble de configurations “accessibles” \{ \mathcal{C}_i^A \}, mais il me reste à trouver une façon de le formuler qui soit “naturelle” (qui se comporte adéquatement vis-à-vis des enchaînements de relations de pouvoir) en \mathcal{C} et A. C’est aussi dans ce sens là qu’on aura une formalisation plus claire des affordances courantes (comme relations de pouvoir accessibles).

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