« Quel mépris ! Deux heures de retard, et pour finir, un prétexte débile, trouvé à la va-vite, même pas foutus d’inventer quelque chose de plausible, il n’y a que du mépris, là-dedans. […] Il découvre les embouteillages ? Ça fait quarante ans qu’il habite ici, il devrait être prévenu maintenant. […] Non, tu comprends, être en retard, ça fait riche, et quand on est célèbre comme lui, n’en parlons pas […] On était morts de faim, et on a tourné en rond, voilà ce qu’on a fait… Moralité, je me suis bourré de pistaches comme un con. »
Georges, joué par le très regretté Jean-Pierre Bacri dans la pièce puis le film écrits par Agnès Jaoui et lui-même, Cuisine et dépendances, est en colère. Les invités de Jacques et Martine, ses amis chez qui il loge depuis deux mois, sont très en retard. Cela excède Georges, et l’excède d’autant plus qu’il lit ce retard comme du mépris social chez cet invité, un ancien ami perdu de vue devenu animateur vedette, journaliste et homme politique, et encore plus en voyant Jacques se plier en quatre pour plaire à cet hôte de marque. Tout au long de l’œuvre, on suivra ce personnage rugueux, insupporté par l’hypocrisie et qui se caractérise à plusieurs moments par son franc-parler.
Le franc-parler, justement, est longuement étudié par Michel Foucault dans les dernières années de sa vie. Ses derniers cours au Collège de France, sur Le courage de la vérité, procèdent à une étude de la parrêsia, ce parler-vrai ou franc-parler, dans les mondes grec et romain antiques. Celle-ci permet à la fois de préciser les enjeux de cette notion, de sa définition, et les variations historiques que la figure de la parrêsia a connu ; toutes ces dimensions sont rendues accessibles dans l’ouvrage collectif dirigé par Frédéric Gros, Foucault – le Courage de la Vérité (PUF, 2002) sur lequel je m’appuie largement dans les lignes qui suivent.
Des prolongements existent au-delà de ces périodes de référence : le thème du franc-parler à la Renaissance est par exemple évoquée par John O’Brien pour parler des Essais de Montaigne ou par Laurent Gerbier pour parler de la franchise des conseillers dans Le Prince de Machiavel. De quoi donner envie d’illustrer ce concept et ses enjeux, donc, en tentant de l’appliquer sur ce rôle archétypal de Bacri : notre bougon Georges.
Commençons par le commencement, et par la définition positive donnée par Frédéric Gros à partir de Foucault : « La parrêsia est une prise de parole publique ordonnée à l’exigence de vérité, qui, d’une part, exprime la conviction personnelle de celui qui la soutient et, d’autre part, entraine pour lui un risque, le danger d’une réaction violente du destinataire. »
Georges, effectivement, subordonne à de multiples reprises sa parole – la matière la plus lisible d’un texte de théâtre – à une exigence de vérité. C’est le cas dans l’extrait déjà cité, lorsqu’il refuse de gober le mensonge servant d’excuse au retard des invités et, simultanément, le mensonge consistant à dire que ce retard n’est pas grave (« on était morts de faim, et on a tourné en rond »), mais encore en refusant l’inversion des fautes (« Ils arrivent avec deux heures de retard et c’est moi qui te bousille tout d’entrée ?… C’est le monde à l’envers !… »), ou plus tard en cherchant à s’assurer du caractère « vrai » des soucis d’argent de Fred, le frère de Martine, ou soulignant encore, en fin de pièce, que le même Fred « ne triche pas » en écrasant au poker l’invité honni. Georges, par ailleurs, s’emporte quand on lui objecte que l’invité, auquel il s’est opposé plus tôt, porte un avis soutenu par « soixante-quinze pour cent des gens […] la majorité, mon vieux ! » : l’accord du plus grand nombre est inaudible comme critère de vérité, qui semble rester la norme revendiquée par Georges.
Cela dit, le personnage de Georges fait plus qu’un parler-vrai : c’est également son attitude, son langage corporel qu’il refuse de déformer pour plaire. Aussi, quand on lui reproche de ne pas être joyeux :
« Georges : Mais qu’est-ce que vous avez avec ça ?… Pourquoi voulez-vous à tout prix que je sois « gai » ?… […] Il est toujours question d’être « gai », ou souriant, ou « en pleine forme », c’est une obsession !… Je n’ai pas appris de bonne nouvelle, je n’ai pas gagné au Loto, je n’ai rien à vendre à personne, je n’ai aucune raison d’être particulièrement « gai »… Je suis un être humain, pas un animateur !… Il n’y a qu’à la télévision qu’on voit des gens éclater de rire à longueur de temps, comme des crétins… »
Le statut de parole publique est, lui, plus ambigu : à l’échelle de la pièce, les dialogues se tiennent dans la cuisine, arrière-coulisse d’une scène qui n’est jamais montrée et qui se trouve dans la salle à manger, qui constitue un espace plus proprement « public ». Cela dit, le franc-parler de Georges s’exerce, à l’échelle de cette cuisine, dans de multiples configurations de personnages. D’ailleurs, lorsque la parole doit devenir plus intime, comme dans les discussions avec Charlotte – dont il était amoureux dix ans auparavant et qui ne l’a pas suivi – Georges peine à s’appuyer sur cette posture de franc-parler.
On pourrait sans doute ici, je ne l’ai pas fait, analyser la distribution des silences (nombreux à être indiqués dans le texte) vis-à-vis de cette exigence de parler vrai, de tout dire, qui caractérise la parrêsia, mais dont il n’est pas clair qu’elle caractérise Georges ici.
Donc : des actes de paroles ordonnés à l’exigence de vérité. L’idée « d’exprimer la conviction personnelle de celui qui la soutient » est plus typique de ce mode particulier du dire vrai qu’est la parrêsia. C’est que la vérité ne s’apprécie pas seulement au niveau de l’énoncé : celui qui l’énonce fait intégralement partie du critère de vérité. Les rapports entre le sujet et la vérité sont très différents de ceux modernes : dans la conception moderne, analysée particulièrement par Foucault chez Descartes qui en constitue un point de rupture, le sujet est capable de vérité ; dans la parrêsia, ce sont ces actes de vérité qui fondent un sujet capable de vérité. La vérité prend ici la forme d’une opinion personnelle, qui est vraie car elle est dite par un sujet qui dit la vérité, et ce statut vient de la concordance entre le dire et les actes, entre le logos et le bios du sujet parlant, qui en fait un sujet disant la vérité.
Même s’il a parfois recours a des généralités (« quand on est riche comme lui, c’est quasiment une obligation »), les interventions de Georges sont souvent une expression directe d’un jugement sur la situation singulière présente à ses yeux (l’excuse du retard, la qualification de l’attente…). Lui-même le formule à Charlotte qui parle d’une nouvelle écrite quelques années auparavant par Georges : « Charlotte : Si je me souviens bien, c’était un peu…noir, non ? / Georges : Extrêmement… Extrêmement noir… J’écris ce que je vois ».
Par ailleurs, l’expression, y compris quand elle est articulée à un enjeu de sincérité, porte souvent une part de jugement de goût, personnel. Par exemple, en commentant le couple libre de Charlotte et de l’invité « Ah ! Je comprends beaucoup mieux… Justement, je ne voyais pas du tout ce qui pouvait te retenir… […] Vous avez tout simplement des intérêts en commun… […] C’est un choix comme un autre, chacun ses goûts… Personnellement, je trouve qu’il manque une petite pointe d’amour ». Ou encore, plus tôt, en parlant de l’invité, dont on lui demande la « honte » qu’il y aurait à apprécier un tel invité : « C’est une question de goût… Je ne vois pas de honte non plus. »
Surtout, la parrêsia est une parole transgressive, qui comporte un risque réel pour le parrêsiaste, celui du retournement y compris violent de son locuteur contre lui.
Le franc-parler de Georges multiplie les transgressions. Il porte atteinte à des règles élémentaires de convivialité (« On te demande de ne pas glacer l’atmosphère »), aux principes d’hospitalité de Jacques, dont lui-même bénéficie depuis deux mois. Elle porte également une transgression sociale : Georges est le seul à refuser de reconnaître comme ayant de la valeur ou comme devant influer son comportement tous les gages de réussite et de distinction sociale de l’invité. Son comportement passé a également transgressé une bienséance amoureuse : Georges a quitté sa précédente compagne du jour au lendemain, sans explication, en lui laissant tout, à la perplexité désapprobatrice de ses amis. Quand Charlotte lui demande la raison, c’est à nouveau cette intégrité qui est en jeu : « Il manquait une petite pointe d’amour ».
Ces transgressions sont, de fait, risquées : ce dernier exemple montre que Georges a mis en jeu et perdu une relation amoureuse et une sécurité matérielle, et qu’il est prêt à risquer de nouveau la relation avec ses amis et, accessoirement, le toit qu’ils lui ont fourni. La possibilité du retournement violent du locuteur est également évoquée à propos de l’invité, en parlant de l’offensive de Georges au salon : « Il aurait pu t’enfoncer, mais il ne l’a pas fait ». Par ailleurs, Georges reprochera en fin de pièce à Jacques son manque de courage en ces termes : « Tu marches sur des œufs, tu le ménages, qu’est-ce que tu as peur de perdre ? ».
Voilà pour justifier pourquoi on peut extraire certains traits de la parrêsia de la parole de Georges. Bien sûr, le personnage n’en est pas aussi franchement l’illustration typique : par exemple, certains risques ne sont pas pris ou seulement par sous-entendus, comme lorsqu’il sous-entend, sans le dire, à son ami Jacques que leurs efforts démesurés proviennent en partie de l’attirance de sa femme Martine pour l’invité.
En plus de cette définition positive, la notion de parrêsia est également utilement mise en opposition avec plusieurs autres formes de parole, y compris avec d’autres formes de parler-vrai.
D’abord, la parrêsia s’oppose à la rhétorique, à la parole instrumentale. Dans Cuisine et dépendances, cette opposition à la flatterie (comme Plutarque propose d’apprendre à reconnaître le flatteur de l’ami) est marquée de façon explicite avec le reproche de Georges à Jacques qu’il accuse de se comporter en « candidat ».
« Je peux te le dire , si tu veux… Il y a un mot, qui me vient à l’esprit… Un candidat. Un candidat à quelque chose… […] Je t’ai vu préparer cette soirée, et surtout la vivre, et je me suis franchement demandé si tu cherchais du travail. […] Charlotte vient de te dire trois fois que ça n’avait pas d’importance, tu n’as pas compris, ça non plus ? Tu marches sur des œufs, tu le ménages, qu’est-ce que tu as peur de perdre ?… Son estime ?… Qui te serait devenue indispensable en l’espace d’une soirée ? et tu serais prêt à quoi, exactement, pour la garder ? […] Tu ne sais pas qui il est ! Il ne sait pas davantage qui tu es! Et tu te bats pour lui, contre tout le monde, comme si c’était le plus proche de tes amis… Et quand bien même ? C’est si grave, qu’il perde de l’argent au poker ? Il en manque ?… »
Ensuite, la parrêsia est nettement distincte de l’aveu – autre forme de parler-vrai qui engage le sujet : là où l’aveu fait intervenir une relation hiérarchisée avec un directeur de conscience, la parrêsia est une parole entre égaux, qui suppose de celui qui l’entend une capacité à entendre-vrai symétrique de sa capacité à parler-vrai. Aussi Georges utilise bien plus largement ce registre de parole avec son ami Jacques, susceptible d’être cet égal. Alors que les invités : « Je ne sais pas quoi leur dire, moi, ça fait une heure que je me concentre pour essayer de trouver quelque chose à raconter… […] C’est un étranger, pour moi, je comprends même pas ce qu’il dit », redoublé plus tard : « Je n’ai rien à lui dire… On n’est pas du même monde ».
Par ailleurs, la parrêsia n’est ni l’oracle, ni la sagesse, ni la technique, trois autres figures du parler-vrai, car elle se fait en son nom propre et sur une situation actuelle, singulière : on l’a déjà montré dans notre exemple.
Un dernier point, pour finir : quelle est ici la forme, ou plutôt le style de cette vérité qui fonde le franc-parler particulier du personnage de Georges ? Les variations historiques de la parrêsia laissent apparaître différentes périodes, et différents styles (parrêsia politique, philosophique, cynique, hellénistique). Pour reprendre l’analyse de Frédéric Gros : le stoïcisme et le cynisme vont proposer deux parrêsia très différentes. Car « peut-être y a-t-il là deux sens profondément différents de vérité : la vérité comme régularité et structure harmoniques ; la vérité comme rupture et scandale intempestifs. Deux esthétiques de l’existence, deux styles très différents de courage de la vérité : le courage de se transformer lentement, de faire tenir un style dans une existence mouvante, de durer et de tenir ; le courage, plus ponctuel et plus intense, de la provocation, celui de faire éclater par son action des vérités que tout le monde sait mais que personne ne dit, ou que tout le monde répète mais que personne ne se met en peine de faire vivre, le courage de la rupture, du refus, de la dénonciation. »
La parrêsia cynique, par exemple, fait correspondre en les exacerbant des caractéristiques de la vérité à des traits de l’existence : la vérité est ce qui est non dissimulé, le cynique vivra avec un principe de nudité et de publicité ; la vérité est ce qui est pur, non altéré, sans mélange, le cynique vivra une vie de pauvreté ; la vérité est ce qui est conforme et droit, le cynique vivra en conformité avec la nature ; la vérité est ce qui est immobile, incorruptible, identique à soi, le cynique est un empereur universel, tenant tête, dans le cas de Diogène, même à Alexandre.
Et Georges ? Et c’est encore dans ce que les autres disent de lui que cela se lit le plus : le reproche en pureté lui est adressé en creux par Martine : « Rien n’est jamais assez bien, personne n’est jamais assez honnête pour lui » ; quand celui de la constance lui arrive par Charlotte : « Ce n’est pas fatigant d’être toujours mieux que les autres ? Quand je t’ai connu, c’était exactement la même chose, tu étais tout seul, sur ton petit rocher, avec la vérité suprême sous le bras, rigide, intraitable… ». De quoi lui faire reprendre le caractère pur et le caractère immuable de la vérité, et de quoi lui donner, avec les cyniques, comme un air de famille.
