Un endroit pour vivre

Le salon d’un appartement parisien, un soir d’hiver. Deux hommes attablés conversent autour d’une salade. Dans le fond, des étuis à instruments de musique. Guillaume porte une veste jaune aux coudières rouges et un pantalon étroit ; Nicolas un pull en laine et un jean un peu lâche.

Nicolas : … mais c’est exactement tout ce contre quoi j’ai toujours bataillé, dans la Revue. Son papier ressasse. C’est comme si elle, mais d’ailleurs c’est pas forcément elle, c’est une tendance générale : des fossiles, le champ intellectuel en produit à toutes les époques. Donc, elle, c’est comme si l’important était de montrer que l’essentiel était déjà présent chez Marx. Ça fait cent cinquante ans que ça tourne en rond comme ça, à tourner dans tous les sens les mêmes arguments. Ils seront prêts si jamais advient un nouveau congrès de la IIème internationale, mais c’est tout ce que ça leur permettra ! On dirait des joueur d’échecs qui resteraient enfermés à jouer des parties de maîtres sans jamais jouer vraiment.

Guillaume : Je ne sais pas si c’est la bonne image. Est-ce que vous jouez au même jeu ? C’est encore plus délicieux, remarque. Imagine d’avoir à recycler le style de Kasparov pour une course en sac…

Nicolas : A priori il aurait plus d’une tour dedans, donc pourquoi pas. Cela dit, même si je vois ce que tu veux dire, je maintiens. La matière change, c’est sûr, mais l’exigence reste la même. Ou de même nature. D’ailleurs c’est ce qui fait qu’on peut trouver de quoi penser dans les auteurs du passé : c’est que c’est comparable dans l’effort. On le fait souvent à la Revue. La Rédac’ cheffe nous y invite — elle sait doser, elle. Donc ça, tu vois, ça ne m’embête pas. Mais tel quel, c’est vide de sens.

Guillaume : Comment va-t-elle d’ailleurs ? Il y a une éternité maintenant que j’y pense…

Nicolas : Depuis qu’elle n’a pas réussi à te débaucher ?

Guillaume : Elle n’a jamais vraiment essayé tu sais. De toute façon, en y repensant je ne pense pas que c’était pour moi. Tu te souviens : on s’était connus à la fanfare. Voilà que ça me revient par gros blocs entiers. Ça me fiche une sacrée madeleine.

Nicolas : Elle jouait déjà du tambour, tu étais encore dans les vents.

Guillaume : On allait se poser n’importe où et on massacrait un répertoire après l’autre. Je me souviens encore d’une scène — va savoir pourquoi celle-là en particulier — on était dans le bois de Vincennes, dans un medley de chansons françaises. On en était à Mylène Farmer, Désenchantée c’était. Il y a quelques gens qui se sont rassemblés : des passants, des familles, des amusés, des gens qui se déhanchent un peu, qui chantonnent discrètement. Là, il se met à pleuvoir. Quelques gouttes d’abord, pas grand chose. On arrive à la fin de la chanson : les trompettistes, parce qu’ils en font toujours des caisses, au lieu de passer au morceau suivant, ils relancent un couplet et un refrain. La pluie redouble, ils relancent à nouveau, l’averse se déchaîne, tout le monde est trempé, mais ça continue et ça continue… Autour, il ne reste pratiquement plus personne. Ils étaient partis s’abriter. Mais on continuait encore et encore. Tu vois, ça, ça ne dure rien, c’est quelques minutes peut-être, mais c’est une poche, une bulle un peu grotesque, belle, absurde et libre.

Nicolas : Au fanfaron inconnu, mort de froid pour la liberté !

Guillaume, préparant le fromage : N’empêche. Je ne sais pas ce que tu veux d’autre comme exemple de la liberté que cette vingtaine de personnes qui décident sans un mot et contre les éléments de croire que ça vaut le coup, et qui y croient. A ce moment-là, j’y ai cru. Mais après, comment te dire… C’est devenu trop contraint. Sérieux. Là je n’en avais plus les moyens. J’aimerais bien trouver un jour un petit traité, quelque chose du genre De l’amateurisme, un truc à la mode du XVIIIe siècle. Ça disserterait sur les vertus morales et politiques de l’amateur, le citoyen démocratique s’il en est. Avec un long commentaire pour prendre le contre-pied de la cité bien rangée et spécialisée de Platon.

Nicolas, le tranchant : Tu es en train de réinventer le dandysme. C’est joli dans un salon, mais on ne fait rien qui compte avec cette philosophie.

Guillaume : Je ne sais pas. Si tu le dis. Peut-être.

Nicolas : Non, mais, je veux dire : prends l’exemple du bouquin. Tu l’as, la matière, non ? Si tu tentais de l’écrire, et que tu acceptais de passer par un processus d’édition, tu pourrais le publier. Pourquoi ça vaudrait pas le coup, ça ?

Guillaume : Oui, oui. Tu as raison.

Un temps.

Guillaume se lève, se dirige vers le plus grand des étuis dont il sort une contrebasse. Il l’installe, Nicolas débarrasse un peu. Guillaume tire de longues basses avec son archet, Nicolas ouvre un second étui dont il extrait une guitare. Ils s’accordent sans que Guillaume cesse.

Nicolas, voix et arpèges :

Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force,
Ni sa faiblesse, ni son cœur, et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix…

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