La politique est, notamment, affaire de vérité. D’abord car des jugements de vérité sont posés sur les discours et personnalités politiques : un discours vrai ou mensonger, un propos sincère ou trompeur, etc. Ensuite, car la politique contemporaine doit composer avec la multiplication des régimes de production de vérité – la multiplication des cadres ou régimes épistémiques. À la connaissance scientifique – ou plutôt à la multiplicité des modes de production de vérité à tout moment regroupés dans un assemblage toujours contesté dans l’enceinte de la science – on peut ajouter d’autres modes de production de connaissances et de savoirs non académiques (science citoyenne, expertise privée, savoirs pratiques codifiés et formalisés ou non…) ; la production journalistique d’informations ; la production de vérités dans un cadre judiciaire…
On trouve la trace de certains conflits politiques cruciaux dans ces jeux de de vérité. Les thèmes de santé environnementale font régulièrement intervenir des modes de production de connaissance distincts, et des accusations de “fabrique de l’ignorance” de modes institués de production de vérité. Dans les accusations de violences sexistes et sexuelles, le débat sur la véracité ne se limite pas à l’étude du curseur dans un régime donné (souvent le régime judiciaire : mise en examen ? Condamnation ? Que faire des non-lieux ? Etc.) mais aussi sur le régime épistémique pertinent pour considérer les accusations fondées à écarter des agresseurs des responsabilités politiques. On retrouve ainsi le recours aux enquêtes journalistiques, mais aussi un mode spécifique de production de vérité en la matière, accordant pour cela une valeur de vérité directe et suffisante aux témoignages de victimes (“Victime, je te crois”). Ce dernier régime mériterait une étude (peut-être déjà existante, de la même manière que Marine Turchi l’a décrit dans la sphère policière et judiciaire avec Faute de preuves) bien plus précise que ce que je suis en capacité de faire pour décrire le travail, en son sein, de celles et ceux qui recueillent ou expriment ces discours, pour cerner dans ses modalités pratiques la manière dont elles permettent de construire un discours vrai. À titre d’exemple, avec quels impératifs de publicité du discours ? Avec quels principes de délimitation (quels discours rentrent ou ne rentrent pas dans ce champ ? Reprise ou non des catégories codifiées des différents crimes et délits s’il y a autonomisation vis-à-vis de la production judiciaire de vérité ?).
Les trois “professions impossibles”
De ces exemples gardons ceci : la vérité en politique ne se réduit pas aux autres modes de production de vérité – soit qu’elle ait à arbitrer de grandeurs de vérité incommensurables entre elles, soit qu’elle s’inscrive pour partie dans un ou plusieurs régimes autonomes de production de vérité.
La politique, comme la pédagogie et la psychanalyse, est une des trois “professions impossibles” évoquées par Freud, commenté sur le sujet par Castoriadis. Ce dernier a longuement souligné dans toute son œuvre les dimensions communes à la psychanalyse et à la politique démocratique, au sein du projet d’autonomie – à l’échelle individuelle ou au niveau social-historique. Je souhaite montrer, dans le reste de ce texte, comment l’on peut trouver dans cette proximité à la psychanalyse certaines propriétés du “dire vrai politique” et plus particulièrement du “dire vrai démocratique”.
Le principe est le suivant : en partant du texte de Ricoeur confrontant la psychanalyse et l’épistémologie et identifiant les particularités du mode de production de la vérité en psychanalyse, on “remontera le long” du propos de Castoriadis permettant de relier les propriétés de la pratique analytique à celles de la politique démocratique.
La psychanalyse confrontée à l’épistémologie (Ricoeur, 1986)
L’épistémologie a régulièrement critiqué la psychanalyse : l’une des formes les plus connues est la critique par celle-ci Karl Popper en raison de sa non-falsifiabilité (la psychanalyse ne fournit pas d’énoncé prédictif testable donc n’est pas une science) – critique d’autant plus préoccupante pour la psychanalyse que le projet freudien revendiquait explicitement un statut scientifique.
Ricoeur tente de reposer les bases d’un autre débat épistémologique sur la psychanalyse. Pour lui, il y a malentendu à dissiper : pour parler d’énoncé vérifiable, encore faut-il préciser
- Ce qui fait “fait” en psychanalyse et en délimite le domaine : c’est ce qui est susceptible d’être dit, d’être dit à un autrui, qui traite d’une réalité psychique, et qui peut être mis en récit ;
- La nature de la théorie en psychanalyse – parfois nommée “méta-psychologie” ;
- La nature de la relation entre théorie et expérience analytique, que l’on développe plus longuement ci-dessous ;
- La sorte de validation que l’on peut attendre dans le domaine (la manière d’accorder une valeur de vérité à une mise en relation entre théorie et expérience analytique, dans les sens qui doivent justement être précisés). Cette procédure est différente de celle en sciences de la nature, en ce qu’elle relève de l’accumulation de critères de validation reliés entre eux, à la condition qu’ils réalisent un renforcement mutuel et non une dépendance circulaire – ce qui renverrait à la critique d’in-falsifiabilité.
En ce qui concerne la relation entre théorie et expérience : dans le cas des sciences d’observation, il s’agit de l’ensemble des procédures opératoires assurant une correspondance et une traduction entre termes théoriques d’une part et observables de l’autre.
Dans le cas de la psychanalyse, pour Ricoeur, cette mise en relation repose sur une paire constituée d’une procédure d’investigation et d’une méthode de traitement. La procédure d’investigation, schématiquement, c’est le travail d’interprétation, le fait d’aller chercher à décrypter dans les contenus du langage des traces d’un texte inconscient à déchiffrer ; cet aspect-là rapproche la psychanalyse d’autres sciences d’interprétation (dites “historico-herméneutiques”).
Le point le plus intéressant pour nous, c’est que la mise en relation relève aussi d’une méthode de traitement : la pratique analytique n’est pas qu’une interprétation, elle est aussi de façon décisive un maniement des résistances de l’analysant, qui conduit en cas de succès à une reconfiguration des relations entre instances psychiques.
Pour le dire autrement : la production de vérité dans la pratique analytique est liée à la fois
- Au caractère valide de l’interprétation conduite ;
- À la levée du refoulement dans le discours qui sera au coeur de l’interprétation ;
Ces deux dimensions étant, complexité supplémentaire, finement entremêlées.
Psychanalyse et politique (Castoriadis, 2001)
Tout au long de son œuvre, Cornelius Castoriadis a mobilisé des concepts identiques, sans les réduire l’un à l’autre, pour parler du psychisme individuel et de l’imaginaire social et des institutions. Dans l’un de ses derniers textes, il revient plus longuement sur l’articulation entre ces deux niveaux, entre psychanalyse et politique.
Le point commun, c’est le projet d’autonomie. Au niveau individuel et dans la psychanalyse, celui-ci correspond à la “fin”, à la visée de l’analyse, formulée par Castoriadis comme “l’instauration d’une subjectivité réfléchie et délibérante”. Cette formule englobe à la fois la capacité pour le “Je” de recevoir les contenus de l’inconscient (en levant le refoulement) en étant capable de délibération et de volonté quand à leur mise en acte ou non.
Au niveau politique, le projet d’autonomie est similaire : il s’agit pour une société de reconnaître que les institutions (dans un sens large) dont elle se dote ne proviennent d’aucun extérieur ou ordre “déjà donné” mais relèvent toujours, ultimement, d’elle-même et sont toujours au bord de l’abîme. La société autonome sait qu’elle doit se doter de lois et d’institutions, mais qu’elles procèdent d’elle-même et qu’elle peut en conséquence les défaire et les refaire. Il y a une forme de “levée du refoulement” de l’imaginaire “radical” (créateur de nouvelles formes de sens, de nouvelles institutions…) social, lui-même susceptible d’être objet de délibération.
C’est cette similarité qui fait englober ces deux pratiques sous un même terme de “pratico-poïétique” : “poïétique car elle est créatrice, son issue étant l’auto-altération ; pratique car j’appelle praxis l’activité lucide dont l’objet est l’autonomie humaine et par laquelle le seul moyen d’atteindre cette fin est cette autonomie elle-même”.
Retour à la vérité du discours politique
Il me semble que l’approche de Ricoeur sur la psychanalyse peut avantageusement être utilisée aussi pour interroger la vérité en politique. Les faits portent, dans ce cas, sur le social-historique, sur l’ensemble des institutions et de l’imaginaire social. La théorie est moins claire, en partie parce que le discours politique présente souvent une forme de “naïveté” (dans le même sens que celle étudiée dans l’épistémologie du journalisme). Les formes de validation ne sont pas encore très claires pour moi, mais pourraient relever d’un même besoin de circularité vertueuse qu’en psychanalyse.
Le point le plus intéressant selon moi, c’est que le caractère pratico-poïétique de la psychanalyse est justement ce qui donne sa particularité à la mise en relation entre théorie et expérience. L’interprétation et le maniement des résistances, c’est la part “réflexive” de la subjectivité réfléchie et délibérante – celle pour laquelle se pose la question du “vrai”. En suivant le même chemin dans le cas du politique, la vérité se pose alors à la fois comme forme de respect du “texte” entre le discours et la réalité socio-historique, mais aussi dans le fait d’être un vecteur de la “levée du refoulement” : un discours contribuant à renforcer l’hétéronomie et à occulter ou inhiber la capacité d’auto-institution de la société, c’est aussi comme mode de production de vérité qu’il échoue.
